La véritable histoire du cuir de Russie et de ses imitations

Si vous mentionnez le cuir de Russie au détour d’une conversation sur le monde du vêtement classique vous pouvez vous attendre à trois réactions principales en fonction du type d’interlocuteur qui vous fait face. L’handicapé léger parlera du “machin là qu’on a retrouvé dans une épave de je ne sais quel bateau et dont on a perdu la recette”, le débile moyen hennira “MUUUH HORWEEN” avec une érection, et l’attardé complet vous traitera “d’enfoiré de Poutiniste” et passera ensuite les 3 prochaines heures à vous expliquer l’écume aux lèvres que le Bolchoï c’est le mal et que vous devez modérer votre consommation d'électricité.

Toujours est-il qu’il s’agit du cuir sur lequel il circule le plus grand nombre d’approximations, erreurs et mensonges. Ce n’est en soit pas étonnant, de façon générale le domaine du cuir est méconnu et mal compris. Nous avons déjà rapidement traité de cette question dans un précédent article, où nous expliquions qu’il n’existe pas véritablement de conventions entre les différents pays sur bon nombre de définitions et termes techniques en rapport avec le marché international du cuir. C’est un marché qui en raison son importance financière grandissante s’est replié sur lui-même et qui cultive de plus en plus le secret. Alors imaginez les rumeurs qui peuvent circuler sur un cuir “perdu depuis des siècles” puis retrouvé par miracle dans une épave.

Avant de parler du cuir de Russie qui a été retrouvé dans l’épave mystérieuse…. du Metta Catharina nous allons parler du cuir de Russie historique, celui qui a fait l’objet d’un commerce intense entre la grande Russie et le reste de l’Europe du XVIIIème au XIXème siècle. Il faut évidemment faire la distinction entre le cuir de Russie et le reste de l’industrie du cuir en Russie. Le cuir de Russie a des caractéristiques particulières, pour ne pas dire uniques, qui permettent de le mettre dans sa propre catégorie. Mais bien évidemment cela ne veut pas dire qu’il s’agit du seul type de cuir fabriqué sur le territoire Russe. On l’appelle traditionnellement “юфть” ce qui se traduit par youfte ou cuir jufte, cela viendrait du mot russe jufti, qui signifie paire, et qui se rapporte à la façon dont les peaux étaient disposées par paires pour le séchage. De là serait venu le mot allemand juften ou juchten ou encore yufte en Anglais. En Anglais on parle également de Russia calf, de Russian reindeer, mais ces deux appellations sont problématiques voire trompeuse pour des raisons que nous allons exposer plus tard.

En occident le youfte est surtout connu comme un cuir grainé avec des hachures irrégulières (qu’on caractérise parfois de maroquin à grain long) de couleur rouge, mais en réalité il existait un certain nombre de variantes. Les sources russes font état de trois teintes principales, le noir, le blanc et le rouge (qui pouvait être plus ou moins vibrant selon la qualité de la teinture employée) ainsi que de nombreux aspects de grainages possibles. En plus du motif que l’on connaît en Europe le cuir de Russie existait en cuir lisse mais il pouvait également être fabriqué avec un grain proche du chagrin, certaines versions plus rectilignes existaient aussi comme des grains de type “trame” ou “losange”.

Le cuir de Russie historique

Les propriétés du cuir de Russie

Il peut sembler contre-intuitif de commencer par parler des propriétés du cuir de Russie mais il y a deux raisons à cela. Tout d’abord, ce sont les propriétés et le tannage du cuir de Russie qui en font un cuir spécial, et non son aspect comme nous venons de l’expliquer en introduction. Par ailleurs c’est le seul point sur lequel la littérature est unanime, et cela depuis des siècles. Le cuir de Russie est caractérisé sur son marché domestique comme à l’export par son toucher velouté, sa souplesse, son odeur, sa résistance à l'humidité ainsi qu’à la moisissure et enfin son effet répulsif sur les insectes. La propriété qui est la plus souvent avancée de nos jours est son odeur qui est facilement reconnaissable. Elle est tellement caractéristique qu’elle a trouvé sa place dans certaines expressions et proverbes Russes. On trouve par exemple dans le dictionnaire raisonné de la langue vivante grande-russienne de 1863, l’exemple suivant : “Я люблю юфтевый духъ”. Phrase célèbre qui a été reprise par Francis Ford Coppola dans son film Apocalypse Now et qui veut dire “I love the smell of yufte in the morning”. Il semblerait toutefois que l’interprétation de Coppola soit sujette à controverse et les linguistes actuels préfèrent la traduction plus littérale suivante : “j’adore l’odeur du youfte”. Je le rappelle encore une fois, “youfte” en Français est le nom donné par les Russes au cuir de Russie. Je promets que rien de cela n’est du bourrage, à part peut-être le passage sur Coppola, il paraît que sur la fin il déconnait sec, allez savoir. En tout cas l’odeur du cuir de Russie est caractérisée par des notes de tabac blond, de whisky et surtout par une odeur d’écorce de bouleau. Cette odeur a d’ailleurs inspiré le monde de la parfumerie, dès 1875 Guerlain utilisait ce nom mais c’est Ernest Beaux le créateur du célèbre N°5 qui lui offrit la postérité puisque ce parfumeur Russe exilé en France lança pour Chanel en 1927 le parfum “cuir de Russie” qui figure toujours au catalogue de la marque. D’autres marques se sont essayées à l’exercice mais le résultat sent le ragondin crevé, il n’est donc pas nécessaire de les mentionner.

Le parfum “cuir de Russie” de Guerlain ainsi que celui de Chanel (Source :Perfumeshrine)
Le parfum “cuir de Russie” de Guerlain ainsi que celui de Chanel (Source :Perfumeshrine)

Les utilisations du cuir de Russie

L’autre point qui ne porte pas trop à controverse concerne les utilisations du cuir de Russie puisque ces dernières sont très largement documentées. Sur son marché domestique le cuir de Russie a une connotation très utilitaire, il est entre autres utilisé par l’armée et les paysans pour fabriquer des bottes. À l’export en revanche ce cuir est synonyme de luxe et de richesse, certaines villas Italiennes l’utilisent par exemple comme décoration murale à la place du damas de soie.
Le cuir de Russie est extrêmement populaire en Europe de l’Ouest ainsi qu’aux États-Unis et cela est confirmé par les données disponibles quant au commerce international de ce cuir. Aucun autre cuir de fabrication Russe n’est plus exporté que le cuir de Russie. D’une manière générale le youfte était une marchandise très recherchée dans le domaine de la reliure, notamment en raison de sa capacité à résister à la moisissure et à répulser les insectes. L’écrivain Sir Thomas Browne mentionnait dès 1658 le grain particulier du cuir de Russie que l’on pouvait observer sur certaines reliures. En 1716 l’ouvrage Bagford's Notes on Bookbindings indique que le cuir de Russie est mentionné dans une liste de matériaux utilisés en reliure du temps d'Henri VII, particulièrement pour les livres de droit. Ces mêmes livres avaient d’ailleurs tendance à coller les uns aux autres sur les étagères en raison de la nature grasse du youfte. En Europe le cuir de Russie est bien souvent synonyme de raffinement et de luxe, il n’est donc pas étonnant qu’il soit utilisé en maroquinerie pour la réalisation de valises, sacs et petits objets, on le retrouve aussi en décoration dans des carrosses. Le château de Compiègne a par exemple dans ses collections un sac et des harnachements en cuir de Russie. Il a également été rapporté par Graham Pollard que le savant anglais Richard Rawlinson avait émis le souhait qu’à sa mort son cercueil soit recouvert de cuir de Russie. Le cuir de Russie est aussi utilisé dans l’ameublement. Il sert par exemple à recouvrir le dossier et le coussin des chaises et autres fauteuils, il est aussi reporté qu’à Chiswick House Lord Burlington utilisait un bureau en acajou dont le plateau était recouvert de cuir de Russie. Enfin, l’odeur particulière du cuir de Russie était pratique pour éloigner les mites des vêtements comme le suggère un numéro datant de 1867 de l'American Naturalist, qui conseille à ses lecteurs de placer "des morceaux de cuir de Russie parmi les vêtements lorsqu'ils sont mis de côté pour l'été". Soit l’équivalent du sac de lavande ou des copeaux de cèdre actuel.

Deux chaises du XVIIIème siècle avec leur garniture en cuir de Russie d’origine. (Source : Boston Museum, Winterthur Museum)
Deux chaises du XVIIIème siècle avec leur garniture en cuir de Russie d’origine. (Source : Boston Museum, Winterthur Museum)
(En haut à gauche) Poire à poudre supposée être en cuir de Russie, période Louis XIII. (En bas à gauche) Coffre en cuir de Russie, XVIème siècle. (À droite) Bottes en cuir de Russie de Guillaume V d'Orange-Nassau. (Source : Mémoire du tan)
(En haut à gauche) Poire à poudre supposée être en cuir de Russie, période Louis XIII. (En bas à gauche) Coffre en cuir de Russie, XVIème siècle. (À droite) Bottes en cuir de Russie de Guillaume V d'Orange-Nassau. (Source : Mémoire du tan)
(À gauche) Compte rendu du mobilier présent dans la Cour suprême des États-Unis faisait état de chaises en cuir de Russie.  (À droite). Histoire de Jules César par Napoléon III T1 et T2 relié en cuir de Russie. (Source : the Decorator and Furnisher vol.26, musée d’Archéologie nationale)
(À gauche) Compte rendu du mobilier présent dans la Cour suprême des États-Unis faisait état de chaises en cuir de Russie. (À droite). Histoire de Jules César par Napoléon III T1 et T2 relié en cuir de Russie. (Source : the Decorator and Furnisher vol.26, musée d’Archéologie nationale)

La fabrication du cuir de Russie

Sur les zinternets comme ailleurs, il est souvent mentionné que le tannage du cuir de Russie faisait l’objet d’un secret de fabrication que les tanneurs Européens tentèrent de percer sans jamais y parvenir. Des siècles durant les tanneurs de la grande Russie auraient donc utilisé une technique spécifique, connue d’eux seuls, et transmise de façon orale de génération en génération. Il se murmure qu’ils se rassemblaient les nuits de pleine lune pour faire la ronde autours des cuves de tannage en chantant “Ra ra Rasputin lover of the Russian queen…”. Au risque de vous décevoir, la réalité est beaucoup plus simple, il est très difficile d’exporter la méthode de fabrication d’un cuir, secret de la recette ou non. Ce n’est pas pour rien qu’Hermès a racheté du Puys et Annonay ou que Chanel a racheté Haas. De la même manière lors de la fermeture de la célèbre tannerie Freudenberg au tout début des années 2000 les recettes de tannage et une partie du personnel ont été rachetés par une tannerie localisée à Kegar en Pologne. Cette dernière s’est évertuée à reproduire les cuirs Freudenberg mais cette fois sous le nom commercial de…. Weinheimer. Le fait est qu’il a fallu un peu de temps avant que les cuirs produits soient aux mêmes standards que ceux de Freudenberg et bien que le cuir Weinheimer soit aujourd’hui excellent, il n’est pas identique à celui de Freudenberg et ce malgré le rachat des recettes. Dès lors il est assez facile de comprendre pourquoi les tanneurs Européens ont mis plusieurs siècles avant de pouvoir copier efficacement le cuir de Russie, car détrompez-vous, son secret de fabrication n’était pas si secret que ça. Et au risque d’en décevoir certains, ce secret n’a rien à voir avec de grands barbus aux cheveux gras et aux pieds sales chantant des incantations magiques dans les bois. On trouve d’ailleurs dans la littérature Européenne (et Russe) un certain nombre de références très détaillées quant à la fabrication du cuir de Russie. On sait par exemple que les Russes utilisaient de la graisse de phoque, mais également de la chaux et des écorces diverses…. On sait également que les principaux centres de productions étaient localisés à Kazan, Novgorod, Pskov, Kostroma and Yaroslavl, la littérature Russe invalide en revanche la légende comme quoi Saint-Pétersbourg était une ville impliquée dans le tannage du cuir de Russie à une échelle significative.

Dans la littérature Française on trouve les premières références sur les méthodes de fabrication du youfte dès 1663. Des imitations ont été fabriquées de manière certaine à partir 1691, lorsqu’un dénommé John Tyzack a déposé un brevet pour "tanner toutes sortes de peaux pour le cuir et convertir ces mêmes peaux en imitation de cuir de Russie avec le même grain, la même teinture et la même odeur". L’ouvrage The Art of Tanning and Currying Leather dans sa version de 1852 mentionne qu’une tannerie a été établie à St Germain en France avec pour but d’imiter le cuir de Russie et cela il y a plus de 60 ans (donc aux alentours de 1790) mais que le résultat “n’avait pas été aussi concluant qu’espéré”. Entre temps d’autres tanneries en France, mais aussi en Allemagne ou en Autriche se sont lancées dans la fabrication et ont amélioré leur technique, ce même ouvrage décrit amplement la méthode de tannage et de grainage employée alors en Europe tout en reconnaissant qu’il existait encore des zones d’ombres et que la méthode employée par les Russes n’était toujours pas entièrement connue. À cette époque les Européens savent que le processus de tannage utilise l’écorce de saule et de bouleau. Ils savent qu’une huile spéciale, appelée huile de Russie extraite de l’écorce de bouleau (il est vrai qu’il n’y a rien de mieux que les Corses pour mettre une tannée) est utilisée pour enduire les peaux. C’est d’après eux cette huile et la bétuline qu’elle contient qui donne certaines de ses caractéristiques au cuir de Russie, notamment son odeur. La bétuline a été découverte en 1788 et sa distillation en Europe est obtenue selon le procédé mit en place par deux Français, Grouvelle et Duval, pionniers de l'industrie du cuir de Russie en France.

De la même façon la composition de la teinture qui donne la couleur rouge tant recherchée n’est pas totalement comprise mais les tanneurs Européens savent qu’elle est obtenue à partir de cochenille, de bois de santal et de pernambouc, plus communément appelé “bois-brésil”. Les pigments obtenus à partir du pernambouc étaient déjà très utilisés par l’industrie du textile de l’Europe médiévale mais des traces de ces pigments figurent également dans la palette de plusieurs peintres, dont Rembrandt et Van Gogh. À placer entre deux gorgées de Mouton-Rothschild 1989 dans les diners mondains pour amuser votre audience, ça marche aussi si vous voulez vous taper une étudiante aux Beaux-Arts.

Extrait du livre The Art of Tanning and Currying Leather mentionnant l’utilisation de “bois-brésil”
Extrait du livre The Art of Tanning and Currying Leather mentionnant l’utilisation de “bois-brésil”
Description complète du cuir de Russie dans l’ouvrage The Resources and Manufacturing Industry of Ireland As Illustrated by the Exhibition of 1853.
Description complète du cuir de Russie dans l’ouvrage The Resources and Manufacturing Industry of Ireland As Illustrated by the Exhibition of 1853.

Avec le temps les tanneurs Européens améliorent considérablement leur compréhension des méthodes de fabrications du youfte à tel point que quelques années plus tard, en 1869 pour être précis, on trouve des détails très poussés sur sa fabrication dans Le Grand Dictionnaire Universel du XIXe Siècle, V, ed. de Pierre Larousse. Non seulement l’article du dictionnaire est très détaillé pour une publication destinée au profane, mais en plus il partage des informations qui sont extrêmement proches de ce que l’on peut trouver dans les sources Russes notamment dans le Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Efron (Энциклопедический словарь Брокгауза и Ефрона) qui sera publié en 1895.

En 1873 l’ouvrage Les merveilles de l'industrie ou Description des principales industries modernes : industries chimiques. Le sucre, le papier, les papiers peints de Louis Figuier consacre un chapitre entier au cuir de Russie et à sa fabrication. Non seulement ce chapitre détaille avec grande précision toutes les étapes de fabrication, y compris la distillation de l’huile par la méthode Grouvelle et Duval qui a été améliorée mais en plus il donne également des informations sur les méthodes employées dans d’autres pays d’Europe, notamment l’Autriche. À cette époque il semble bien que le cuir de Russie n’ait plus vraiment de secret pour les Européens. Dans ce même ouvrage un tanneur autrichien, M. Fr. Wagmeis- ter, de Poggstall n’hésite pas à dire que la production Autrichienne peut surpasser celle de Russie en termes de qualité car “en Autriche la fleur de nos peaux est plus belle, plus fine et mieux apprêtée”. Il faut dire qu’à ce moment dans l’histoire, d’une part cela fait plus d’un siècle que l’industrie du cuir en Europe s’évertue à copier le cuir de Russie et que d’autre part les exportations Russe en youfte, sont à des niveaux bien moindres que ce qu’ils étaient au XVIIIème siècle. Cela peut laisser supposer plusieurs choses, il est possible que la qualité des imitations Européennes soit devenue telle qu’il n’était plus nécessaire d’importer directement du youfte depuis la Russie, on lit par exemple dans l’ouvrage L'Empire des tsars au point actuel de la science de Jean-Henri Schnitzler publié en 1869 que le youfte “n’appartient plus exclusivement à la Russie car on l’imite parfaitement en France ou en Angleterre”, mais il est également probable que ce cuir soit simplement passé de mode. Différentes combinaisons de facteurs peuvent être en cause, quoi qu'il en soit en 1749, 204,000 poud de cuir de Russie ont été exportés vers l’Europe, et qu’à partir de cette année les quantités vont constamment baisser jusqu’à atteindre 29,684 poud sur la période 1851/1853. À noter que le poud (prononcé “pute”, un autre célèbre produit d’exportation Russe) est une ancienne unité de masse utilisée en Russie valant 16,38 kg.

Extrait de L'Empire des tsars au point actuel de la science mentionnant les imitations Européennes du cuir de Russie.
Extrait de L'Empire des tsars au point actuel de la science mentionnant les imitations Européennes du cuir de Russie.
Statistique d’exportation du youfte, d'autres cuirs et de peaux non tannées vers le marché européen depuis la Russie 1749-1853 (Source : Russian Yufte as ‘Russia Leather’ in 18th- and 19th Century Western Bookbinding)
Statistique d’exportation du youfte, d'autres cuirs et de peaux non tannées vers le marché européen depuis la Russie 1749-1853 (Source : Russian Yufte as ‘Russia Leather’ in 18th- and 19th Century Western Bookbinding)

Néanmoins pour une raison inconnue, le cuir de Russie va petit à petit se faire oublier. Vers la fin du XIXème il semble déjà que sous l’appellation “cuir de Russie” se trouve tout un tas de cuirs sans lien direct avec le produit originel. On trouve par exemple dans le catalogue Sears (célèbre chaine de magasins Américains) de 1897 des bottes en “russia calf” moins chères que des bottes en vici kid (un cuir de chèvre utilisé dans l’industrie bottière de l’époque). Dans le volume 51 du Boot and Shoe Recorder paru en 1907 on parle même de cuir de Russie tanné au chrome, mais l’on entend également parler de cuir de Russie “Kool Kalf” voire “Cresco Grain” sans qu’il soit possible d’établir un lien avec le youfte. C’est véritablement à cette période que le cuir de Russie commence à se noyer dans l’histoire.

On dit souvent que la recette a été perdue avec la révolution Russe, que les tanneries ont été démantelées, il est effectivement probable que le retour à l’âge de pierre qui a été opéré par la Russie à cette époque ait joué un rôle, mais alors pourquoi est-ce que l’industrie des copies Européennes n’a pas pris le relai ? Est-ce qu’à cette époque le youfte n’est pas déjà passé de mode ? Il est difficile de dire avec précision pourquoi le cuir de Russie sombre dans l’oubli. Il est tout de même possible d’avancer une hypothèse en se basant sur certaines sources post soviétique. Il semble que la Russie n’a jamais cessé de produire du youfte. Aujourd’hui la mention “yufte” en Russie désigne un cuir grainé noir qui est essentiellement utilisé dans la fabrication de bottes, brodequins et autres chaussures militaires. D’ailleurs selon la revue leather international la Russie produisait en 2002 100,5 millions de dm² de yufte. Seulement aujourd’hui il s'agit d'un cuir à bas prix, épais et fortement nourri. Cette hypothèse est également celle formulée dans le Dictionnaire technique de la maroquinerie de Louis Rama publié par le CTC en 1996 selon lequel “le cuir de Russie est un cuir de vache ou de grand veau, grainé et assez fortement nourri, à usage de sellerie et maroquinerie. Anciennement tanné à l'écorce de saule, de peuplier et de mélèze, il est caractérisé par une odeur spécifique donnée par les essences de bouleau. Ce cuir est maintenant tanné au chrome (un tannage produisant une très bonne résistance à l'eau), et possède des propriétés hydrofuges”. Il est donc fort probable que le cuir de Russie originel ait été remplacé par un cuir de moindre qualité conservant les mêmes propriétés hydrophobes et ce afin de subvenir aux besoins d’un marché domestique exsangue totalement déréglé par une économie planifiée. Le nom reste mais la substance change…

Youfte moderne tel qu’il est fabriqué aujourd’hui en Russie (Source : tkaney.ru)
Youfte moderne tel qu’il est fabriqué aujourd’hui en Russie (Source : tkaney.ru)

L’histoire du Metta Catharina et de sa cargaison

Le cuir de Russie tel que connu au XVIIIème siècle va brutalement refaire surface (littéralement) en 1973 lorsqu’une épave comportant une cargaison de ce cuir est découverte pratiquement par hasard. Cette épave c’est celle du Metta Catharina, et l’histoire de sa découverte est fascinante non seulement pour son importance historique, mais également pour les mythes, rumeurs, légendes et mensonges qu’elle a pu propager. L’histoire de ce navire est terriblement commune, c’est un naufrage comme il en arrive souvent à cette époque mais pour une raison qui m’échappe, tous les blogueurs adorent raconter cette partie en commençant par des “Nous sommes le…” façon programme de service public de grande écoute alors que c’est l’après qui est intéressant d’autant plus que c’est également la partie sur laquelle ils racontent souvent de la merde. Mais bon, puisqu’il faut s’y coller nous y voilà.

Le Die Frau Metta Catharina von Flensburg était un brigantin construit en 1782 à Rønshoved (Danemark), sur la rive nord du fjord de Flensburg. Originellement le Metta Catharina avait une capacité de 122 tonnes mais elle avait été réduite à 106 tonnes (et non 53 comme on peut parfois le voir) au cours de son exploitation, c’est un détail qui va avoir son importance par la suite. Voilà l’enchaînement des évènements tels que racontés à l’époque par le Sherborne Mercury, un journal local.
En décembre 1786, le Metta Catharina avait à sa tête le capitaine Hans Jensen Twedt et transportait une cargaison de chanvre et de cuir de Russie en direction de Gênes depuis Saint-Pétersbourg. Une soudaine dégradation de la météo a contraint Twedt à mouiller dans la baie de Plymouth. Malheureusement, dans la nuit du 10 au 11, vers 22 heures, un sérieux coup de tabac a arraché le Metta Catharina de son ancrage et l’a projeté contre un banc de récifs entre l’île de Drake et le rivage. Le navire fut perdu ainsi que toute sa cargaison, mais par chance Twedt et son équipage de 6 hommes en réchappèrent. On peut douter de la véracité de ce dernier point puisque des restes humains ont été retrouvés dans l’épave lors des fouilles archéologiques que nous allons maintenant vous raconter. Soit dit en passant, le déroulement de ces fouilles n’est jamais raconté par les blogueurs et équipes marketing qui préfèrent s’en tenir à la version Pierre Bellemare de cette histoire.

Un brigantin moderne, le Metta Catharina utilisait le même type de gréement. (Source :classic-sailing)
Un brigantin moderne, le Metta Catharina utilisait le même type de gréement. (Source :classic-sailing)

L'épave va rester oubliée là sous 30 mètres de fond avant la découverte d'une cloche en bronze sur le fond marin par des membres du British Sub-Aqua Club (BSAC) de Plymouth en octobre 1973. Ce club avait récemment fondé une section archéologique et était originellement à la recherche des restes de deux navires, le HMS Harwich, et L’Aimable Victoire, mais comme il est de tradition en archéologie on trouve assez souvent ce que l’on ne cherche pas. C’est ainsi qu’ils ont mis la main sur la cloche du Metta Catharina, mais ils ont également trouvé un certain nombre de rouleaux d’environ 1,2m de long et de 30cm de diamètre d’une nature inconnue et fortement abimés. Les inscriptions sur la cloche se sont révélées inhabituellement bavardes car elles donnaient non seulement le nom du navire, mais également son type et la date de sa construction. C’est alors que commence une enquête pour connaître l’histoire du brigantin, mais également pour retrouver qui peut être en mesure de revendiquer la propriété de l’épave. Après avoir fait quelques recherches il est établi que Le Prince Charles (le frère de celui qui "aime" les gamines) Duc de Cornouailles est propriétaire de l’épave puisque cette dernière se trouvait sur le territoire du Duché de Cornouailles. Le prince accordera aux plongeurs un bail sur l’épave, dont les termes leur permettaient d'étudier et de procéder à l’excavation du site. C’est ainsi que vont commencer les fouilles archéologiques sur l’épave, elles dureront 33 ans, de 1973 à 2006.

Le cuir tel qu’il est apparu sous l’eau aux plongeurs du BSAC (Source : Rapport d’excavation, Ian Skelton)
Le cuir tel qu’il est apparu sous l’eau aux plongeurs du BSAC (Source : Rapport d’excavation, Ian Skelton)

Au début les archéologues amateurs ne sont pas exactement certains de ce qu’ils ont entre les mains. Lorsqu’ils débutent les fouilles ils ne réalisent pas immédiatement que les rouleaux qui couvrent une grande surface du site sont des rouleaux de cuir. Ce n’est qu’une fois qu’un rouleau est prélevé pour analyse qu’ils réalisent que ces rouleaux comportent en moyenne 6 peaux complètes. Des échantillons ont été envoyés pour identification au Museum of Leathercraft en 1974 ainsi qu’à la British Leather Manufacturer's Research Association (aujourd'hui dissoute) en 1980. Par consensus, il a été décidé qu’il s’agissait très probablement de peaux de rennes (nous allons revenir sur ce point) tannées à l'écorce de saule et à l'huile de bouleau et qui avait ensuite été décorées d'un grainage irrégulier. Certains échantillons de peaux étaient marqués de lettres de l'alphabet cyrillique. Les marquages du côté chair ont été appliqués au moyen d'un tampon à encre alors que le côté fleur avait été marqué au matoir. Les détails de ces marquages ont été envoyés à des experts qui ont déterminés que les lettres représentaient le nom abrégé de la société d'exportation russe, la source du cuir et possiblement le nom d'un individu. En ce qui concerne l’aspect extérieur des peaux, elles avaient une dimension moyenne de 1.65m x 0.8m à 2.1m x 1.3m. Certaines peaux étaient plus épaisses que d’autres, à l’époque le refendage n’était pas aussi précis qu’aujourd’hui. En moyenne les peaux avaient une épaisseur qui variait entre 1.4mm et 2.5mm.

Une peau complète après avoir été ramenée à la surface (Source : Rapport d’excavation, Ian Skelton)
Une peau complète après avoir été ramenée à la surface (Source : Rapport d’excavation, Ian Skelton)
Marques d’identifications sur un lot de cuir de Russie provenant d’une épave découverte en Finlande dénommée Juktenskobben. Spoiler, le Metta Catharina, n’est pas la seule épave connue avec du youfte comme cargo. Le cuir du Metta Catharina avait des marques d’identifications similaires (Source : kyppi.fi)
Marques d’identifications sur un lot de cuir de Russie provenant d’une épave découverte en Finlande dénommée Juktenskobben. Spoiler, le Metta Catharina, n’est pas la seule épave connue avec du youfte comme cargo. Le cuir du Metta Catharina avait des marques d’identifications similaires (Source : kyppi.fi)

Ayant la preuve qu'une partie importante du navire et de sa remarquable cargaison se trouvaient encore enfermés sous la vase, et conscients qu'ils avaient entre les mains une opportunité exceptionnelle, les membres de l'équipe décident alors de procéder à une excavation complète du site. La zone située à l'arrière du mât principal a été choisie comme la première à être fouillée, plutôt que de parler des nombreux artefacts qui ont été retrouvés nous allons uniquement parler du cuir, mais il s’agissait d’un site très dense. La cale arrière comportait de très nombreux rouleaux de cuir, dont beaucoup étaient maintenus fermés par des cordes d'herbe séchée et enveloppés dans des nattes de la même matière. Il est noté que cette zone du navire était littéralement pleine à craquer, notamment car les propriétaires du navire devaient maximiser leurs profits en remplissant chaque centimètre carré d'espace disponible mais également car les peaux étaient gorgées d’eau de mer et avaient gonflé en conséquence. Des deux côtés de la zone de la proue, des rouleaux de cuir renversés ont été découverts à l'extérieur des limites présumées de la coque du brigantin. Des rouleaux ont également été découverts immédiatement au sud de la position du mât avant. Malheureusement, à ce stade de la fouille, il est devenu nécessaire de mettre fin à tous les travaux sur le site. Après 33 ans de service, le chef d'équipe a exprimé le souhait de prendre sa retraite, et comme personne n'était disponible pour reprendre les rênes, la décision a été prise de mettre fin au projet. Une grande partie de la cale avant demeure inexplorée, il est fort probable qu’elle contienne encore des rouleaux de cuirs, mais également la cargaison de chanvre destinée à la fabrication de cordes qui faisait également partie du cargo du navire et qui n’a pas été retrouvé dans la partie explorée de l’épave.

Opérations d’excavation des peaux du Metta Catharina par les membres du BSAC au fil des ans. (Source : Ian Skelton)
Opérations d’excavation des peaux du Metta Catharina par les membres du BSAC au fil des ans. (Source : Ian Skelton)
L’équipe du BSAC a dû mettre en place plusieurs méthodes d’excavation. Une lance à eau de type Galeazzi couramment utilisée dans ce type de situation s’est révélée inefficace et rendait la visibilité nulle. Une suceuse-dévaseuse a ensuite été employée mais elle n'avait pas la force d'aspiration nécessaire pour atteindre la profondeur requise sous la vase. L'équipe dut alors travailler autrement et s’est dotée d’une pompe submersible reliée à une génératrice ce qui nécessitait la mise en place d’une barge en surface. (Source : Ian Skelton)
L’équipe du BSAC a dû mettre en place plusieurs méthodes d’excavation. Une lance à eau de type Galeazzi couramment utilisée dans ce type de situation s’est révélée inefficace et rendait la visibilité nulle. Une suceuse-dévaseuse a ensuite été employée mais elle n'avait pas la force d'aspiration nécessaire pour atteindre la profondeur requise sous la vase. L'équipe dut alors travailler autrement et s’est dotée d’une pompe submersible reliée à une génératrice ce qui nécessitait la mise en place d’une barge en surface. (Source : Ian Skelton)
Au final, la majorité de la cargaison de youfte a été sauvée, mais il reste encore un certain nombre de peaux dans la partie avant du navire qui demeure inexplorée. (Source : Ian Skelton)
Au final, la majorité de la cargaison de youfte a été sauvée, mais il reste encore un certain nombre de peaux dans la partie avant du navire qui demeure inexplorée. (Source : Ian Skelton)

L’identification du cuir récupéré dans l’épave

Avant d’aborder la question des autres mythes qui circulent sur ce qu’il est advenu du youfte qui a été récupéré à bord de l’épave nous allons tout d’abord revenir sur l’identification qui a été faite de ce cuir car il s’agit là d’une sorte de “mythe originel”. Les experts qui se sont penchés sur l’identification du cuir à la demande des archéologues amateurs sont arrivés en 1974 et en 1980 à la conclusion que les peaux provenaient très vraisemblablement de rennes. Cette conclusion a été naturellement reprise par les archéologues en charge du site, et figure à la fois dans leur rapports, mais également dans les livre qu’ils ont écrits (The Wreck of the Metta Catharina publié en 1987 et The Loss of the Metta Catharina in 1786 en 2010) sans toutefois que l’on sache avec précision quels ont été les critères retenus pour arriver à ce résultat, il n’est par exemple pas fait mention de la moindre source en langue Russe, ni même si la moindre analyse scientifique a été conduite. Pour eux il semble que la question était résolue et ils n’ont pas cherché à en savoir plus. À leur décharge il ne s’agissait que d’archéologues amateurs qui n’avaient pas de raison de douter des conclusions du Museum of Leathercraft et du British Leather Manufacturer's Research Association

Toutefois l’identification de la peausserie du Metta Catharina comme provenant de cervidés est problématique car elle n’est absolument pas corroborée par les sources historiques. Ce qui en soit peut s’expliquer, histoire et archéologie se confrontent sans arrêts et ne se corroborent pas tout le temps, mais en l’absence d’explication sur la façon dont les experts ont procédé pour obtenir ce résultat on peut se poser des questions sur sa validité.

Il n’a pas été trouvé dans la littérature Russe de références à l’usage de peaux de renne pour la fabrication de cuir de Russie. Cela ne veut pas dire que de telles sources n’existent pas, simplement qu’à l’heure actuelles elles sont inconnues des spécialistes. De plus les sources existantes, ne semblent pas mentionner de liens entre le cuir de Russie et le cuir de renne, par exemple le passage du Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Efron (une source de langue Russe faut-il le rappeler) sur le cuir d'élan et de renne, est placé après un article sur la production et l'exportation de youfte rouge, mais sans qu’il n’y ait de lien entre les deux. De la même façon le Catalogue spécial de la section russe à l'Exposition universelle de Paris en 1867, mentionne dans son volume 2 d’un côté le youfte rouge, noir et blanc et de l’autre le cuir de renne. Il a été fait de même lors des “Expositions industrielles et artistiques panrusses” (une série de 16 expositions organisées dans l'Empire russe du XIXe siècle). Un catalogue des cuirs exposés lors de la première de ces expositions publiques en 1829 mentionne d’un côté les cuirs de cerf et de renne et de l’autre le youfte rouge sans faire de lien entre les deux.

Par ailleurs de nombreuses sources Russes mentionnent que le youfte est bien souvent un cuir de vache, de veau ou de taureau. Les sources Françaises que nous avons déjà citées parlent d’utilisation de peaux de vaches, de veaux et parfois de chèvres. Les sources Anglaises parlent quant à elles de peaux de veaux, de vaches, de chèvres, mais aussi de moutons, il existe également quelques mentions de chevaux. Enfin, les documents relatifs aux exportations de youfte vers l'Europe occidentale pendant la période où il était le plus populaire semblent exclure de facto la possibilité d'identifier le cuir de Russie comme provenant majoritairement de cervidés. Il est en effet peu probable que des rennes aient été chassés et transportés du Nord et de l'Est de la Russie en si grandes quantités alors que de nombreux élevages bovins étaient largement disponibles sur les territoires les plus démographiquement et industriellement dense du pays (à savoir la partie Européenne de la Russie). Certes, la Russie exportait des peaux de rennes depuis ses territoires arctiques, tout comme elle exportait des peaux d'élan qui provenaient de Sibérie, et ces peaux servaient à l’industrie du cuir, mais ce commerce semble avoir été inadapté pour fournir des peaux de façon massive à destination de la fabrication du cuir de Russie.
Il faudrait dès lors qu’il y ait eu un coup de sort extraordinaire pour que la cargaison du Metta Catharina comporte du youfte issu de peaux de renne, si tant est que des peaux de renne aient jamais été utilisées. Pour ces différentes raisons, il existait déjà de sérieux doutes quant aux résultats obtenus par le Museum of Leathercraft et la British Leather Manufacturer's Research Association

En 2021 ces doutes sont définitivement levés, grâce à des travaux effectués entre autres par l’université d’Édimbourg qui a publié le résultat de ses recherches dans une publication scientifique intitulée Method development for the identification of Russia Leather - Comparative study of waterlogged leather samples. Contrairement à une idée reçue, le Metta Catharina n’est pas la seule épave qui a été découverte avec à son bord un cargo de youfte. Il existe au moins 3 autres épaves à travers le monde, une en Finlande, une en Russie et enfin une dans les Pays Bas. Des prélèvements ont été effectués sur ces 3 épaves plus le Metta Catharina et ont été soumis à une analyse protéomique (un processus qui n’existait pas en 1973). Il en résulte avec certitude que les peaux du Metta Catharina comme celles des autres épaves sont toutes d’origine bovines. C’est Cleverley et leur ligne de produits en “Russian reindeer” qui vont faire la gueule….

Youfte retrouvé dans une épave en Finlande communément appelée “Juktenskobben” en référence à son cargo. Le cuir est en bon état visuel de conservation mais demeure d’une qualité inférieure à celui du Metta Catharina
Youfte retrouvé dans une épave en Finlande communément appelée “Juktenskobben” en référence à son cargo. Le cuir est en bon état visuel de conservation mais demeure d’une qualité inférieure à celui du Metta Catharina
Illustration provenant de l’étude Method development for the identification of Russia Leather Comparative study of waterlogged leather samples. Tous les morceaux présents dans cet échantillon ont été analysés comme provenant de bovidés bien que provenant d'épaves différentes. Notez au passage leur degré de dégradation. (Source : ICOM/University of Edinburgh)
Illustration provenant de l’étude Method development for the identification of Russia Leather Comparative study of waterlogged leather samples. Tous les morceaux présents dans cet échantillon ont été analysés comme provenant de bovidés bien que provenant d'épaves différentes. Notez au passage leur degré de dégradation. (Source : ICOM/University of Edinburgh)

Mythes et légendes

Maintenant que nous venons de lever le voile sur le mythe “originel” qui circulait sur le cuir de Russie nous allons nous intéresser aux autres légendes qui tournent autour de cette histoire. Certaines sont particulièrement farfelues et sont le produit d’un esprit purement Britannique, par exemple il a parfois été dit que le Prince Charles aurait renoncé à ses droits sur l’épave à condition que les peaux ne soient élevées que périodiquement et vendues ensuite, sans but lucratif, uniquement à des artisans respectant les méthodes traditionnelles. C’est tellement con que ça pourrait venir de StyleForum, ou pire, de Jacomo.
La légende la plus tenace, et celle qui est de loin la plus répandue voudrait que Cleverley aient achetés l’intégralité de la cargaison. Mais on peut toujours faire mieux, si vous en croyez le plouc de compèt Kirby “ma surfine est au prix de l’or” Allison seul Cleverley aurait la permission du Prince Charles pour fabriquer des chaussures avec les peaux du Metta Catharina...

Dans la continuité de ce mythe il existe une autre histoire selon laquelle Georges Cleverley aurait lui-même fabriqué en 1974 la première paire de chaussures en cuir de Russie issu de l’épave et cela pour l’usage du Prince Charles. Une autre fable, qu’on retrouve assez régulièrement voudrait que la cargaison du Metta Catharina doive son impressionnante préservation aux propriétés mythiques (ou mystiques ?) du cuir de Russie.
Et enfin il existe la dernière catégorie de mythes qui tirent carrément sur le mensonge et visent à exagérer et romantiser l’histoire du cuir Russie afin de le vendre ou de vendre des reproductions modernes comme nous allons le voir après. C’est le cas par exemple avec Hermès, mais également bien d’autres, qui vont insister très lourdement sur le côté “mystérieux” voire presque ésotérique du tannage du cuir de Russie et son “huile secrète”, sur sa recette soi-disant “perdue” mais ensuite retrouvée grâce aux efforts conjoints d’archivistes, de mages et d’Anna Karénine en personne.

Le genre de mythes que vous pouvez trouver un peu partout sur internet en rapport avec le Metta Catharina. (Source : watchlogic)
Le genre de mythes que vous pouvez trouver un peu partout sur internet en rapport avec le Metta Catharina. (Source : watchlogic)
Aleksandar Cvetkovic, pigiste du néant pour the Rake, y va de ses élucubrations. Selon lui le cuir de Russie est un cuir de renne (c’est trompeur), illégal et pratiquement impossible à acquérir (c’est mensonger) dont il n’existe qu’une seule source (c’est incorrect). Autant de mensonges en même pas 3 lignes, en voilà un qui devrait demander sa carte de presse. (source: therake)
Aleksandar Cvetkovic, pigiste du néant pour the Rake, y va de ses élucubrations. Selon lui le cuir de Russie est un cuir de renne (c’est trompeur), illégal et pratiquement impossible à acquérir (c’est mensonger) dont il n’existe qu’une seule source (c’est incorrect). Autant de mensonges en même pas 3 lignes, en voilà un qui devrait demander sa carte de presse. (source: therake)
Il ne s’arrête pas là et continue d’ajouter connerie sur connerie. Forcément quand on sait que the Rake s’était associé à Cleverley pour vendre une série d’objets en cuir de Russie, ça explique bien des choses. (source: therake)
Il ne s’arrête pas là et continue d’ajouter connerie sur connerie. Forcément quand on sait que the Rake s’était associé à Cleverley pour vendre une série d’objets en cuir de Russie, ça explique bien des choses. (source: therake)

Le devenir des peaux

Nous allons commencer par nous intéresser à ce qu’il est advenu des premières peaux qui ont été ramenées à la surface. Comme vous le savez au début les plongeurs ne savaient pas ce qu’ils avaient sur les bras. La légende voudrait qu’ils soient allés dans un pub et aient parlé de leur découverte en toute décontraction autours d’une pinte d’affreuse lavasse que les Anglais appellent bitter. Un jeune maroquinier les aurait entendus et aurait demandé s'il pouvait voir les peaux, ils acceptèrent et c’est ainsi que le jeune maroquinier eut la révélation de sa vie en découvrant qu’il s’agissait du mystérieux cuir de Russie, celui-là même que l’infâme René Belloq recherchait en vain pour le compte des nazis et qui devait leur donner la vie éternelle. Heureusement, Indiana Jones veillait et put s’emparer du précieux trésor avant ce celui-ci ne tombe entre de mauvaises mains. “It belongs in a museum” aurait-il dit. Le fait est qu’une partie du cuir va effectivement atterrir dans les collections d’un certain nombre de musées à travers le monde, Yale en possède au moins une peau, ainsi que le Wadsworth Atheneum, le Metropolitan, le Museum of Fine Arts de Boston etc etc. Certains musées vont même acheter plusieurs peaux afin de pouvoir restaurer certaines pièces de leur collection, c’est le cas par exemple du Winterthur museum.
Tout le cuir qui n’est pas vendu à des musées est vendu à des artisans, fabricants, collectionneurs, particuliers (en majorité anglophones) … Cela afin de financer l’excavation du site de fouille. Le montage qui va se mettre en place est le suivant. Le jeune maroquinier, Robin S. va être le seul et unique distributeur du cuir provenant du Metta Catharina. Le montage qui est mis en place est le suivant, les plongeurs remontent les peaux, Robin S. les désalinise en les immergeant dans de l’eau claire, puis il les nourrit à la lanoline avant soit de les utiliser pour ses projets de maroquinerie ou de les revendre à d’autres personnes. Au début le cuir du Metta Catharina circule relativement peu et est essentiellement connu dans les alentours de la ville de Plymouth. Ce n’est que bien après que Cleverley va entrer dans l’histoire comme nous allons vous l’expliquer.

Robin S. traitant les peaux à la lanoline après les avoir désalinisées au préalable. (Source : Ian Skelton)
Robin S. traitant les peaux à la lanoline après les avoir désalinisées au préalable. (Source : Ian Skelton)
Une fois les peaux traitées elles étaient mises à sécher tendues sur de grands cadres en bois. (Source : Ian Skelton)
Une fois les peaux traitées elles étaient mises à sécher tendues sur de grands cadres en bois. (Source : Ian Skelton)
Dans un premier temps le youfte provenant du Metta Catharina est surtout utilisé par des petits artisans. Les prix sont légèrement supérieurs à ceux d’un cuir normal, mais sont sans commune mesure avec ce qu’ils sont de nos jours. La photo de droite présente des objets fabriqués par Robin S. le maroquinier chargé de revendre les peaux. Celles qu’ils utilisent pour ses objets sont, sans surprise, de première qualité. (Source : celtic empire, archive.org, islands crafts)
Dans un premier temps le youfte provenant du Metta Catharina est surtout utilisé par des petits artisans. Les prix sont légèrement supérieurs à ceux d’un cuir normal, mais sont sans commune mesure avec ce qu’ils sont de nos jours. La photo de droite présente des objets fabriqués par Robin S. le maroquinier chargé de revendre les peaux. Celles qu’ils utilisent pour ses objets sont, sans surprise, de première qualité. (Source : celtic empire, archive.org, islands crafts)
Aux États-Unis beaucoup de peaux du Metta Catharina sont revendues par un avocat collectionneur d’antiquité nommé Daniel Putnam Brown qui se fournit chez Robin S. Sous son impulsion de nombreuses pièces de mobilier vont être restaurées avec le youfte provenant de l’épave afin d’être revendus aux enchères. (Source : Sotheby’s)
Aux États-Unis beaucoup de peaux du Metta Catharina sont revendues par un avocat collectionneur d’antiquité nommé Daniel Putnam Brown qui se fournit chez Robin S. Sous son impulsion de nombreuses pièces de mobilier vont être restaurées avec le youfte provenant de l’épave afin d’être revendus aux enchères. (Source : Sotheby’s)
Certains musées vont faire de même et profiter de cet afflux inattendu de cuir de Russie pour restaurer certaines pièces de leur collection comme c’est le cas avec cette chaise du Winterthur Museum. (Source : Winterthur Museum)
Certains musées vont faire de même et profiter de cet afflux inattendu de cuir de Russie pour restaurer certaines pièces de leur collection comme c’est le cas avec cette chaise du Winterthur Museum. (Source : Winterthur Museum)
Aujourd’hui encore certains artisans Britannique de petite envergure possèdent des stocks de youfte et l’utilisent en maroquinerie comme c’est le cas par exemple chez MacGregor & Michael. Observez la différence de couleur, et d’état général de la peausserie. (Source :  MacGregor & Michael)
Aujourd’hui encore certains artisans Britannique de petite envergure possèdent des stocks de youfte et l’utilisent en maroquinerie comme c’est le cas par exemple chez MacGregor & Michael. Observez la différence de couleur, et d’état général de la peausserie. (Source : MacGregor & Michael)

La légende des chaussures du prince Charles

Nous l’avons expliqué, une légende qui a la vie très tenace voudrait que Georges Cleverley ait fabriqué la première paire de chaussures en cuir de Russie pour le prince Charles et ce en 1974. C’est en réalité une légende, dont la seule part de vérité réside dans le fait que le prince Charles possède bien une paire de chaussures en cuir de Russie. Il existe une autre légende, qui est une version abrégée de la précédente et qui veut que les chaussures en cuir de Russie du prince soient des Cleverley, mais là encore ce n’est qu’une légende colportée par la marque elle-même.

Pour bien comprendre l’histoire des chaussures du prince Charles il faut prendre quelques détours et raconter l’histoire de la marque George Cleverley, que nous allons appeler Cleverley pour éviter toute confusion, ainsi que de ses fondateurs John Carnera et George Glasgow Sr. Cela ne surprendra pas les amateurs de chaussures bespoke puisque ce fait est relativement connu, mais la marque Cleverley actuelle n’a aucun lien de parenté direct avec George Cleverley le célèbre bottier dont la longue carrière a croisée celle de l’immense Tuczek

John Carnera et George Glassgow Sr. (Source : youtube)
John Carnera et George Glassgow Sr. (Source : youtube)

Dans les années 70 John Carnera et George Glasgow Sr sont bottiers chez Poulsen Skone & Co, aux alentours de 1972 Poulsen Skone est racheté par New & Lingwood qui souhaite étendre son activité dans le monde de la chaussure. En 1976 le bail de George Cleverley (78 ans) pour sa boutique historique de Cork street arrive à son terme. Il prend alors conscience qu’à son âge il n’a plus envie de s’encombrer d’une boutique, sans pour autant vouloir prendre totalement sa retraite. George ira donc voir Carnera pour savoir s’il peut continuer à recevoir ses clients mais chez New & Lingwood. Durant cette période George Cleverley va rester indépendant, mais il est régulièrement présent dans la boutique de New & Lingwood et en profite pour introduire ses clients à Carnera qui ensuite les récupère petit à petit. Les années passent et c’est vers le milieu des années 80 que John Carnera prend connaissance de l’existence d’un lot de cuir de Russie. Il existe deux versions quant à la façon dont il apprend cette nouvelle. La première est celle racontée par Carnera lui-même. Il explique qu’à cette époque, un client américain de New & Lingwood vient les voir et demande s’ils connaissent le cuir de Russie. Carnera répond par l’affirmative mais indique qu’un tel cuir n'existe plus. Le client lui dit alors que non seulement il sait ou en trouver mais qu’il en a également acheté une peau. C'est de cette façon que Carnera va entrer en contact avec Robin, le maroquinier qui était en relation directe avec les plongeurs et qui est chargé de revendre les peaux. Carnera va donc lui rendre visite sur place en Cornouailles et achète un premier lot de cuir provenant de l’épave.

George Glasgow Sr a une version différente de l’histoire, selon lui le maroquinier était un ami et il l’a naturellement informé de l’existence de l’épave et de sa cargaison…. On peut se demander pourquoi Glasgow Sr aurait dans ses amis un jeune maroquinier jusqu’alors insignifiant et habitant à des heures de Londres, mais surtout on peut se demander pourquoi son supposé ami aurait attendu une dizaine d’année pour lui faire part de la découverte car New & Lingwood ne vont entrer en possession d’un lot de cuir Russie qu’à partir de 1986/1987. Au final vous pouvez choisir de croire l’un ou l’autre, cela n’a pas grande importance.

New & Lingwood ne sont à priori pas les premiers bottiers à avoir accès au cuir de Russie contrairement à ce qui est souvent indiqué, une paire de chaussures en cuir de Russie provenant du Metta Catharina a été réalisée à la fin des années 70 par Pat Wilson, un bottier des ateliers John Lobb. New & Lingwood sont en revanche les premiers à avoir accès à un stock relativement conséquent de peaux et comme l’épave se trouvait dans les eaux territoriales du duché de Cornouailles ils décident de fabriquer la “première paire” (de leur stock) pour le prince Charles. Un reportage réalisé à l’époque par Thames News chez New & Lingwood en 1987 confirme cela, ce qui infirme de fait la légende selon laquelle le prince aurait eu des chaussures en cuir de Russie fabriquées par George Cleverley dès 1974.

Le reportage de Thames news, la moustache est d'époque.

Une paire de souliers réalisée en cuir de Russie à la fin des années 70 par Pat Wilson, un bottier des ateliers John Lobb. Cette paire a été exposée au WhichMuseum en 2011 lors d’une exposition sur le Metta Catharina. Il s’agit possiblement de la toute première paire de chaussures réalisée avec le cuir de l’épave. (Source : vegleatherhub)
Une paire de souliers réalisée en cuir de Russie à la fin des années 70 par Pat Wilson, un bottier des ateliers John Lobb. Cette paire a été exposée au WhichMuseum en 2011 lors d’une exposition sur le Metta Catharina. Il s’agit possiblement de la toute première paire de chaussures réalisée avec le cuir de l’épave. (Source : vegleatherhub)

John Carnera aime raconter un peu partout qu'il a alors rencontré le prince pour prendre ses mesures, et qu’il a ensuite fabriqué sa paire en cuir de Russie. Ce n’est de toute évidence pas exactement la vérité car dans le reportage réalisé par Thames News, ce n’est pas John Carnera que l’on voit furtivement travailler sur la paire royale (de chaussures, et non d’oreilles, le Prince Charles les a si belles) mais un très jeune bottier inconnu. En cherchant à identifier ce bottier j’ai retrouvé une célèbre photo en noir et blanc de George Cleverley (89 ans à l’époque) regardant travailler ce même jeune homme alors qu’il s’affaire sur les chaussures du Prince. Pour ajouter à la confusion, cette même photo se trouve dans le numéro 53 du magazine Point*re qui prétend que la photo représente George Cleverley et….George Glasgow Sr. Il n’en est rien, pour tout dire Point*re étant un croisement bâtard entre un rouleau de papier toilette et un catalogue publicitaire les rares informations qu’il donne son souvent frelatées. En réalité le jeune bottier en question s’appelle Andrew G. et a à l’époque seulement 22 ans et déjà des mains d’or. Cela ne veut pas dire pour autant que Carnera n’a pas réalisé la forme du prince ou qu’il n’a pas participé à certaines étapes de la fabrication. Les bottiers Anglais travaillent très souvent en équipe, mais Carnera aime bien tirer toute la couverture à lui comme nous allons le voir avec la suite de cette histoire.

Image extraite du reportage de Thames News montrant Andrew G. Travaillant sur la paire de New & Lingwood en cuir de Russie du Prince Charles. (Source : Thames News)
Image extraite du reportage de Thames News montrant Andrew G. Travaillant sur la paire de New & Lingwood en cuir de Russie du Prince Charles. (Source : Thames News)
Andrew G. Travaillant sur cette même paire sous le regard attentif de George Cleverley. Notez au premier plan la forme au nom du Prince. (Source : permanent style)
Andrew G. Travaillant sur cette même paire sous le regard attentif de George Cleverley. Notez au premier plan la forme au nom du Prince. (Source : permanent style)
Les souliers New & Lingwood du prince Charles en cours de fabrication. (Source : Thames News)
Les souliers New & Lingwood du prince Charles en cours de fabrication. (Source : Thames News)

En 1991 il va se passer deux évènements importants. Le premier c'est le décès à l’âge de 93 ans du grand George Cleverley. Le second c’est que New & Lingwood est racheté par un sud-africain qui veut transformer l'entreprise en pompe à shekel. Assez rapidement Carnera ne s'entend plus avec la nouvelle direction de New & Lingwood, il décide alors de vendre ses parts dans la société et 18 mois après la mort de George Cleverley il relance une entreprise avec le nom de Cleverley (en profitant du carnet d'adresse des quelques 200 clients que le défunt bottier lui a apporté au cours des années). Il sera accompagné dans cette nouvelle aventure de George Glasgow Sr, ainsi que du jeune Andrew G. qui officiera comme bottier chez Cleverley pour les années à venir. À partir de 1992 Carnera va chaque année rendre visite à Robin S. en Cornouailles et va lui acheter des lots de cuir de Russie pour le compte de la nouvelle société Cleverley. Carnera fait ensuite d’une pierre deux coups, il raconte partout que la paire du Prince Charles est une Cleverley pour faire chier New & Lingwood car la séparation s’est très mal passée, ce qui lui permet en passant de rajouter du prestige à sa marque nouvellement fondée. Cleverley vont petit à petit faire du cuir de Russie un de leur produit iconique, à tel point que si aujourd’hui ce cuir est devenu aussi célèbre c’est en très grande partie grâce à l’énorme communication qui a été faite dessus par la marque. Voilà comment naissent les légendes.

Capture d’écran du site de Cleverley, qui fait passer la paire de New & Lingwood du Prince Charles pour une paire de Cleverley. Notez au passage que selon le site le Prince porte cette paire dans la photo alors qu’il n’en est absolument rien, sa paire en cuir de Russie comporte un médaillon, la paire photographiée ici en est dépourvue…. L’enculade est totale. (Source : Cleverley)
Capture d’écran du site de Cleverley, qui fait passer la paire de New & Lingwood du Prince Charles pour une paire de Cleverley. Notez au passage que selon le site le Prince porte cette paire dans la photo alors qu’il n’en est absolument rien, sa paire en cuir de Russie comporte un médaillon, la paire photographiée ici en est dépourvue…. L’enculade est totale. (Source : Cleverley)
John Carnera examinant une peau de cuir de Russie provenant de l’épave. (Source : Ian Skelton)
John Carnera examinant une peau de cuir de Russie provenant de l’épave. (Source : Ian Skelton)
 Malgré le départ de Carnera New & Lingwood vont continuer à vendre des chaussures en cuir de Russie jusqu’au début des années 2000, mais cette fois en prêt à porter. New & Lingwood faisaient fabriquer leurs chaussures chez Crockett & Jones Edward Green et Alfred Sargent mais il est très probable que le fabricant de ces modèles en particulier soit Crockett & Jones. Notez les prix qui sont bon marché par rapport à la gamme Handgrade de C&J actuelle. (Source : New & lingwood)
Malgré le départ de Carnera New & Lingwood vont continuer à vendre des chaussures en cuir de Russie jusqu’au début des années 2000, mais cette fois en prêt à porter. New & Lingwood faisaient fabriquer leurs chaussures chez Crockett & Jones Edward Green et Alfred Sargent mais il est très probable que le fabricant de ces modèles en particulier soit Crockett & Jones. Notez les prix qui sont bon marché par rapport à la gamme Handgrade de C&J actuelle. (Source : New & lingwood)

L’état de préservation des peaux et leur propriétés magiques.

À partir du moment où vous allez essayer de refourguer un cuir issu d’une épave, vous avez tout intérêt à dire aux clients que le cuir est en parfait état de conservation car leur première réaction risque d’être négative. Mieux, afin de pousser le client au-delà de ses réticences vous pouvez essayer d’insinuer dans son esprit l’idée que si le cuir est dans un excellent état de conservation c’est en raison de son tannage exceptionnel et de ses propriétés légendaires. C’est exactement la technique qui a été utilisée par Cleverley pour leurs chaussures, mais toutes les marques qui utilisent le cuir du Metta Catharina ont recours aux mêmes ficelles, selon eux le cuir a survécu grâce à son caractère hydrophobe et à son tannage exceptionnel. C’est donner une vision un peu trop idyllique du cuir de Russie. Il faut tout d’abord commencer par se poser une question, est-il si rare de trouver du cuir dans les épaves ?

Le petit texte marketing habituel qu’on retrouve chez tous les utilisateurs du youfte provenant du Metta Catharina. (Source : New & lingwood)
Le petit texte marketing habituel qu’on retrouve chez tous les utilisateurs du youfte provenant du Metta Catharina. (Source : New & lingwood)
Cleverley livrent un “certificat d’authenticité” avec chaque produit de leur gamme 1786. La fin est particulièrement rigolote. Néanmoins ils n’essayent plus de faire passer leur youfte pour du cuir de renne alors que c’est encore monnaie courante chez énormément de revendeurs. (Source : Cleverley)
Cleverley livrent un “certificat d’authenticité” avec chaque produit de leur gamme 1786. La fin est particulièrement rigolote. Néanmoins ils n’essayent plus de faire passer leur youfte pour du cuir de renne alors que c’est encore monnaie courante chez énormément de revendeurs. (Source : Cleverley)

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les objets en cuir font partie des artefacts qui sont assez régulièrement découverts dans les épaves de navires. C’est un phénomène qui est malheureusement particulièrement observable sur les épaves qui ont été déclarées cimetière sous-marin en raison d’un grand nombre de victimes. Les corps disparaissent, mais souvent les chaussures restent. C’est le cas par exemple sur les épaves des cuirassés Hood et Bismarck où le fond marin est jonché de bottes et chaussures en cuir. Des chaussures en excellent état et des valises en cuir ont également été sauvées de l'épave du Titanic. Il existe aussi des exemples beaucoup plus anciens, bien qu’ayant coulé en 1545 l’épave du Mary Rose renfermait encore des chaussures de travail qui étaient rangées sous les ponts. Je vois déjà poindre votre indignation, comment est-il possible que des chaussures qui n’aient pas été tannées selon les préceptes des mages Russes puissent survivre sous l’eau ?

Les raisons derrière cela sont multiples, certes le cuir présente d’une manière générale une forte résistance à la détérioration microbienne notamment en raison des tanins et de certaines protéines qu’il contient. Mais ce sont surtout les facteurs environnementaux qui vont déterminer l’état de conservation du cuir comme de tous les autres artefacts. Dans le cas du Metta Catharina ces facteurs environnementaux étaient exceptionnellement favorables. Si vous vous intéressez un peu à l’archéologie vous savez que l’oxygène est un grand destructeur d’artefacts. Bien évidement je schématise, il y a d’autres facteurs qui entrent en jeux tel que le PH, le taux de salinité etc etc. Pensez par exemple au phénomène de “l’homme des tourbières” qui se produit parfois sur les corps trouvés dans les tourbières de l’Europe du Nord en raison d’une température basse, et d’un manque d'oxygène. Le cuir du Metta Catharina a bénéficié d’un contexte similaire puisque le cuir était dans une eau froide, et surtout il était enfoui sous plusieurs mètres de sédiments qui ont protégés le cuir contre l’oxygène. Les rouleaux de cuirs qui n’ont pas eu la chance d’être aussi protégés par la sédimentation étaient au contraire très fortement dégradés.
Même parmi le cuir qui était enfoui l’état de préservation des peaux était très variable. D’une façon générale les peaux qui étaient le plus à l’extérieur des rouleaux avaient le plus souffert, alors que les peaux les plus à l’intérieur étaient les mieux protégées. Beaucoup de peaux ont développées un aspect “gonflé” et rugueux, très similaire à l’aspect qu’à le cuir de requin par exemple. D’autres peaux ont noirci par endroit. Cette disparité dans l’état général du cuir est telle que certaines peaux mises côte à côte ont l’air de provenir de deux cuirs totalement différents. Elles n’ont ni la même texture, ni la même couleur, ni la même rigidité. Rigidité qui est elle aussi très variable, certaines peaux étaient parfaitement souples alors que d’autres étaient extrêmement rigides et décrites par certains artisans comme très désagréables à travailler. Et n’oubliez pas, toutes les peaux ont été traitées à la lanoline lors de leur récupération, et ce afin de les assouplir.

Un exemple de belles peaux du Metta Catharina qui sont bien préservées (Source : Smithsonian Libraries, MacGregor & Michael)
Un exemple de belles peaux du Metta Catharina qui sont bien préservées (Source : Smithsonian Libraries, MacGregor & Michael)
D’autres peaux font en revanche preuve d’un état de dégradation avancé. Si jamais vous vous posez la question ce sont des emportes pièces sur la peau la plus à droite.  (Source : Yale, Ian Skelton, celticempire)
D’autres peaux font en revanche preuve d’un état de dégradation avancé. Si jamais vous vous posez la question ce sont des emportes pièces sur la peau la plus à droite. (Source : Yale, Ian Skelton, celticempire)

Il est aussi intéressant de comparer l’état du youfte trouvé à bord du Metta Catharina avec celui qui a été retrouvé parmi les autres épaves à travers le monde. Ce travail (posté précédemment dans notre article) a été également effectué par l’université d’Édimbourg lorsqu’elle conduisait des recherches sur le cuir de Russie. Sans surprise, le youfte qui a été le mieux préservé est celui qui a bénéficié du meilleur environnement, et c’est celui du Metta Catharina, c’était d’ailleurs le seul qui ait conservé une relative souplesse naturelle. Celui qui n’a pas bénéficié d’un environnement aussi avantageux a été retrouvé dans un état avancé de dégradation.
Tout cela ne change rien au fait que la cargaison du Metta Catharina reste absolument exceptionnelle, mais cela démontre que l’on exagère les propriétés de ce cuir et qu’on lui donne une réputation d’invincibilité qui est très surfaite. D’ailleurs cette réputation n’est pas véritablement présente durant les premières années de la découverte, elle s’est établie avec le temps, au fur et à mesure que les différentes marques l’exploitant en construisaient la légende à des fins marketing.

Un portefeuille Cleverley en cuir de Russie de leur collection 1786 après quelques années d’utilisation. Le cuir magique et invincible s’est totalement désagrégé au niveau des coutures. Nous n’avons aucune information quant à la façon dont ce portefeuille a été utilisé, il ne s’agit donc pas de tirer des conclusions mais de s’interroger sur certaines affirmations débiles du marketing. (Source : facebook)
Un portefeuille Cleverley en cuir de Russie de leur collection 1786 après quelques années d’utilisation. Le cuir magique et invincible s’est totalement désagrégé au niveau des coutures. Nous n’avons aucune information quant à la façon dont ce portefeuille a été utilisé, il ne s’agit donc pas de tirer des conclusions mais de s’interroger sur certaines affirmations débiles du marketing. (Source : facebook)
Les Cleverley de Simon Crompton souffrent également d'une usure assez marquée, qu'il constate d'ailleurs de lui même. (Source: permanent style)
Les Cleverley de Simon Crompton souffrent également d'une usure assez marquée, qu'il constate d'ailleurs de lui même. (Source: permanent style)

Cela peut surprendre aujourd’hui mais à ses débuts le cuir de Russie provenant du Metta Catharina, n’est pas si cher que ça. Il faut dire que les quantités en circulation étaient énormes. Un article du Times paru en 2003 mentionne que les plongeurs ramenaient à la surface environ 200 peaux par an. Sur 27 ans d’exploitation à l’époque de la parution de l’article cela représente la somme colossale de 5,400 peaux. Cela parait immense, et est très vraisemblablement excessif mais il n’y a aucune façon de vérifier les informations données dans le Times. En réalité, il n’a jamais été mentionné combien de peaux ont été récupérées, les rapports de fouilles publiés à intervalles réguliers se contentent de mentionner que des peaux continuent à être récupérées sans jamais mentionner de quantité. En revanche nous savons que le Metta Catharina avait une capacité de 106 tonnes, que les peaux avaient été arrangée de la façon la plus optimale pour en embarquer le plus grand nombre possible et que la cargaison de chanvre semble être limitée à la partie avant du navire (celle qui est demeurée inexplorée). Il est évident que nous sommes en présence d’une cargaison, très conséquente. Après tout, Cleverley ont encore en 2022 une gamme complète de chaussures et de maroquinerie en cuir de Russie provenant de l’épave, et plus aucune nouvelle peau n’a été remontée depuis 2006, ce qui démontre qu’ils ont du stock. Cela a d’ailleurs fait dire à des esprits moqueurs, que le cuir du Metta Catharina est comme le pétrole. On répète à longueur d’années qu’il va bientôt disparaître alors qu’on en trouve toujours plus. Aujourd’hui il existe encore un certain nombre de peaux en circulations, dont la vaste majorité sont déjà entre les mains d’artisans et de marques comme Cleverley, ce qui explique une montée des prix significative de ce cuir bien que la qualité se dégrade de plus en plus, les meilleures peaux ayant été utilisées il y a des années de cela. Il faudra probablement encore quelques années avant que le stock de cuir du Metta Catharina soit complètement épuisé, même s’il y a eu un regain d’intérêt pour le cuir de Russie ces dernières années, notamment en raison de l’apparition d’un grand nombre d’imitations sur le marché.

Une photo qu’il est très rare de voir. Des peaux fraichement récupérées de l’épave du Metta Catharina. Ce lot ne représente qu’une petite partie de la cargaison du navire. Quand on vous dit qu’il y avait du stock… (Source : Ian Skelton)
Une photo qu’il est très rare de voir. Des peaux fraichement récupérées de l’épave du Metta Catharina. Ce lot ne représente qu’une petite partie de la cargaison du navire. Quand on vous dit qu’il y avait du stock… (Source : Ian Skelton)
Avec le temps les peaux qui ne sont pas déjà en possession de fabricants ou artisans sont de plus en plus rares et ont vu leur valeur augmenter de façon exponentielle, comme en témoigne ce lot d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s (Source : Sotheby’s)
Avec le temps les peaux qui ne sont pas déjà en possession de fabricants ou artisans sont de plus en plus rares et ont vu leur valeur augmenter de façon exponentielle, comme en témoigne ce lot d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s (Source : Sotheby’s)

Les imitations actuelles du cuir de Russie.

Les peaux du Metta Catharina ne sont pas éternelles et un jour où l’autre le stock s’épuisera bel et bien. Depuis quelques années on observe déjà un phénomène très amusant, à savoir que le cuir est souvent utilisé en dépit du bon sens en raison de sa rareté. Dans un souci d’optimisation absolue, les personnes qui ont encore accès à ce cuir ont tendance à utiliser les peaux de façon inadaptée et l’on trouve de très nombreux objets de maroquinerie, y compris chez Cleverley, qui sont réalisés dans ce qui serait considéré en temps normal comme des chutes. Pour autant les clients payent de plus en plus cher pour ces fonds de poubelle, c’est l’avantage d’avoir un cuir qui sort littéralement d’une épave, vous n’avez pas à vous excuser quand vous tapez dans le rebut. Ce phénomène n’a pas échappé à certains et devant le fort pouvoir d’évocation que possède le cuir de Russie originel et son histoire rocambolesque pour ne pas dire romanesque ce n’était qu’une question de temps avant que quelques pilleurs de tombes ne cherchent à tirer profit du cadavre. Après tout, jusque-là nous avions eu l’intervention d’Indiana Jones, alors qu’on ajoute l’inspecteur Clouzot et le professeur Frankenstine, c’est dans la continuité des choses. Il y a donc eu plusieurs tentatives plus ou moins couronnées de succès de mettre sur le marché des reproductions du cuir de Russie. Forcément, qui dit plusieurs tentatives dit qu’elles sont en concurrence les unes avec les autres et chacune va aller de son petit blabla marketing pour expliquer pourquoi elle est unique, authentique etc etc, ce qui va malheureusement générer beaucoup de confusion.

Un exemple qui montre bien la disparité des peaux employées.  Le bracelet de droite provient de la collection 1786 de Cleverley. Malgré son prix de £350 il n'est pas proprement fabriqué et n'utilise pas une peau particulièrement belle. Les bracelets de Julius legend sont mieux fabriqués mais la qualité des peaux demeure aléatoire (Source Julius legend, Cleverley)
Un exemple qui montre bien la disparité des peaux employées. Le bracelet de droite provient de la collection 1786 de Cleverley. Malgré son prix de £350 il n'est pas proprement fabriqué et n'utilise pas une peau particulièrement belle. Les bracelets de Julius legend sont mieux fabriqués mais la qualité des peaux demeure aléatoire (Source Julius legend, Cleverley)
La paire de Simon Crompton en cuir de Russie est fabriquée dans un cuir qui est visuellement très inférieure à ce que Cleverley utilisent en général pour leurs clients qui payent en espèce sonnante et trébuchantes, signe que les stocks diminuent.
La paire de Simon Crompton en cuir de Russie est fabriquée dans un cuir qui est visuellement très inférieure à ce que Cleverley utilisent en général pour leurs clients qui payent en espèce sonnante et trébuchantes, signe que les stocks diminuent.

Le “cuir de Russie” de J&FJ Baker

Nous allons tout d’abord parler de la tentative qui est parvenue à copier au mieux le cuir de Russie originel, il s’agit du “cuir de Russie” de J&FJ Baker, également appelé Volynka™ chez Hermès. L’histoire de l’élaboration du cuir Volynka™ par Baker est difficile à raconter, non pas parce qu’elle est complexe mais parce qu’elle a bénéficié du budget marketing Hollywoodien d’Hermès. Il est à l’heure actuelle impossible de déceler le vrai du faux, en fonction des sources et des personnes il y a des imprécisions, des contradictions. Alors je vais vous donner la version officielle et nous allons ensuite la décortiquer tant bien que mal. Tous ces propos sont trouvables à droite à gauche sur internet, je n’invente rien mais le sarcasme est bien évidemment mien.

Il était une fois une jeune conservatrice restauratrice qui lors d’un heureux concours de circonstances entre en possession d’un morceau de cuir provenant de l’épave du Metta Catherina. Elle est très étonnée de cette découverte car normalement, les cuirs provenant d’épaves sont inutilisables. Or là, elle avait devant elle un cuir magique qui était utilisable tel quel (elle oublie de dire qu’il a été désalinisé, et traité intensivement à la lanoline, mais passons). Elle a alors une épiphanie, pourquoi ce cuir a-t-il résisté ? Quelles étaient les méthodes de production ? Existe-t-il encore ? Bref, vous avez compris l’idée, le monde est une boite de chocolat, toussa toussa.
Elle décide alors en 2012 de lancer de façon indépendante un projet de recherche sur ce cuir particulier, pour le refaire “vraiment à l’identique”. Et d’après elle il ne “s’agissait pas de faire un cuir commercialisable mais de se lancer dans une recherche technique et historique”. Certes. Toujours est-il qu’elle se lance sur un projet qui va durer plusieurs années. Elle commence par effectuer des recherches historiques, puis elle recherche ensuite des fournisseurs. Il faut trouver les peaux, mais aussi les écorces, les huiles… Pour ce faire elle est accompagnée d’une traductrice, d’un parfumeur et surtout de J&FJ Baker la célèbre tannerie Anglaise. Au bout de 5 ans, ils “percent le mystère du cuir de Russie” et un livre est publié pour célébrer l’évènement “Cuir de Russie, mémoire du tan”, livre qui comme par hasard sera ensuite offerts à certains clients d’Hermès ayant acheté des sacs fabriqués en cuir Volynka.

Sac Haut à courroies d’Hermès réalisé en cuir Volynka accompagné du livre mémoire du tan. (Source : purseblog)
Sac Haut à courroies d’Hermès réalisé en cuir Volynka accompagné du livre mémoire du tan. (Source : purseblog)

Si vous avez envie de croire aux fées c’est votre problème, rien ne vous empêche d'adhérer à cette version qui est celle qui est parfois mise en avant. C’est une très belle histoire, et après tout il est même possible qu’elle soit vrai. Il y a en revanche quelques problèmes avec cette version, car elle est en partie contredite par Hermès. De leur côté Hermès disent que ce sont eux qui lancent un groupe d’étude en 2011 ou 2012 et ils commissionnent la conservatrice restauratrice et Baker pour que ces derniers leur fabriquent une réplique au cuir de Russie. Il ne semble donc pas véritablement s’agir d’un projet indépendant. Il faut dire qu’il parait difficile à une personne seule de demander à une tannerie de ressusciter un cuir, sans perspective commerciale derrière.
Hermès ont eu connaissance du cuir de Russie dans les années 90 et ils ont semble-t-il un peu raté le train. Ils achètent une douzaine de peaux et les utilisent pour faire des sacs à dépêches et des sacs à main Kelly qui sont aujourd’hui exposés au Conservatoire des créations Hermès à Pantin. Est-ce que le cuir n’est pas à la hauteur de leurs exigences, est-ce qu’ils ne sont pas en mesure d’acheter suffisamment de peaux ? Impossible de le savoir, toujours est-il qu’Hermès voient la manne financière potentielle qu’il y a à “relancer” le cuir de Russie et c’est ce qu’ils vont faire. Cela leur permettra également d’en faire une marque déposée (Volynka™) s’assurant de fait un monopole sur la production de ce cuir puisqu’Hermès sont très forts sur leur sourçage et sa protection.

Sac Hermès Kelly et Squelette boutonnière, réalisés en cuir de Russie provenant de l’épave du Metta Catharina. Ces objets sont aujourd’hui au conservatoire Hermès de Pantin. (Source : mémoire du tan)
Sac Hermès Kelly et Squelette boutonnière, réalisés en cuir de Russie provenant de l’épave du Metta Catharina. Ces objets sont aujourd’hui au conservatoire Hermès de Pantin. (Source : mémoire du tan)

Mais revenons à notre groupe de travail et au résultat qu’il a obtenu. La conservatrice restauratrice, Baker, mais également Hermès insistent tous très lourdement sur le fait qu’ils ont “percé le mystère du cuir de Russie” (la conservatrice dira même “j'ai eu la satisfaction profonde de retrouver cette recette perdue”), qu’ils l’ont recréé et qu’il s’agit d’une “résurrection”, ou encore qu’ils l’ont “sauvé de l’oubli”. Tout en mentionnant assez rapidement qu’il s’agit d’une reproduction. Pour être franc, ils ont un peu le cul entre deux chaises. D’un côté, ils ont envie de faire passer le message qu’ils ont “the real deal”, que le cuir de Russie, maintenant, c’est eux. Mais de l’autre ils doivent concéder (à demi-mot) qu’il ne s’agit bel et bien que d’une reproduction…. Comme on en faisait déjà au XVIIIème et XIXème siècle.
Il faut bien comprendre que le cuir de Russie d’Hermès a été fabriqué de la même façon que toutes les copies qui avaient été faites précédemment, à savoir en se basant sur un travail d’archive et puis en tâtonnant, en faisant des essais petit à petit. Il ne faut pas s’imaginer que l’on est en mesure de faire de l’ingénierie inversée, qu’en analysant une peau de cuir de Russie historique, on aura immédiatement toutes les informations. Ils n’ont en réalité rien percé du tout, la recette “perdue” n’a pas été retrouvée. C’est d’ailleurs évident quand la conservatrice déclare par exemple : “on est en train de comparer notre cuir moderne au cuir ancien, et ça colle parfaitement. Même au niveau des teintures utilisées, on vient juste de découvrir qu’on utilisait du bois du Brésil comme à l’époque”. Mais cela fait au moins 300 ans que l’on sait que les Russes utilisaient du bois-brésil. La seule différence c’est qu’effectivement aujourd'hui on est en mesure de le confirmer scientifiquement. D’ailleurs, les recherches scientifiques liées à au cuir de Russie (et à Hermès) ont été publiées. Ce sont ces mêmes recherches qui ont confirmés que le cuir de Russie est avant tout un cuir de bovidés. L’article Method development for the identification of Russia Leather - Comparative study of waterlogged leather samples (auquel la restauratrice a participé) donne tous les détails qu’il y a à savoir. Ces recherches ont fait l’objet d’une publication à l’ICOM, vous pouvez également trouver une conférence qui a eu lieu sur le sujet organisée par la musée du Quai Branly. Bref, le sujet est bien documenté. Vous y apprendrez que la recherche de tannins est un exercice difficile, mais qu’il a été possible de confirmer grâce à l'identification de catéchine que l'écorce de bouleau et de saule est utilisée dans le processus de fabrication du cuir de Russie, et comme il a déjà été dit, que le bois-brésil était également utilisé. En revanche l'utilisation de l'huile de bouleau n'a pu être confirmée à ce stade, d’autres recherchent semblent en cours à ce sujet. Voilà les informations que l’on peut obtenir aujourd’hui grâce à l’ingénierie inversée du cuir, cela permet de fermer des pistes, d’en ouvrir d’autres de confirmer des choses, mais ça ne dira jamais “ajoutez 500 grammes de sucre et laissez reposer pendant 12 mois”.

Malgré tout cela, il n’en reste pas moins que la reproduction de Baker est la plus belle sur le marché, et de loin. Si l’on fait abstraction du marketing, de la “recette secrète” et de tout ce qui gravite autour, le groupe de travail d’Hermès, la conservatrice, Baker, tous ont fait un travail absolument formidable pour obtenir un résultat qui est très largement au-dessus de la concurrence. Le cuir existe en deux itérations différentes, d’un côté il y a celle proposée par Baker au commun des mortels (qui demeure très belle et est adaptée en fonction des clients) et de l’autre il y a le cuir Volynka qui est un cuir spécifiquement réalisé pour Hermès. Comme je le disais c’est une marque déposée, la marque a demandé une couleur et un grain très spécifique, qui sont à mon avis parmi les plus beaux de toutes les reproductions. Le grain est légèrement plus marqué, la teinte est plus nuancée, peut-être un peu plus profonde. C’est un superbe cuir de maroquinerie qui prend très bien la lumière et qui est vraiment très joli quand il est utilisé pour les sacs ou des serviettes. Si Hermès insistent autant sur la fidélité de leur copie à l’original c’est probablement car les autres marques se contentent en général d’imiter le grainage du cuir de Russie sur des peaux au tannage lambda (par exemple l'Utah grain de Haas), sans se préoccuper des autres caractéristiques comme l’odeur. Sur cet aspect Hermès ont réussi à produire un cuir qui a une odeur immédiatement identifiable, c’est au final une odeur assez proche de ce qu’on peut avoir avec une peau du Metta Catharina, mais en plus fort. Du moins durant les premiers jours, l’odeur s’estompe un peu avec le temps. C’est une odeur assez masculine, qui mélange des notes de tourbe et qui est légèrement boisée. À mon sens leur reproduction est un sans-faute, mais par pitié, qu’on arrête avec le Metta Catharina, avec la magie, avec le cuir de Russie martyrisé, le cuir de Russie outragé, mais le cuir de Russie retrouvé.

 “Cuir de Russie” par J&FJ Baker, la tannerie le propose en noir et en marron.  (Source :millhandmade)
“Cuir de Russie” par J&FJ Baker, la tannerie le propose en noir et en marron. (Source :millhandmade)
Sac à dépêches en cuir Volynka, si vous voulez le même Hermès vous dira très probablement de passer 18 mois sur liste d’attente, ce qui est leur façon polie de vous dire d’aller vous faire mettre. (Source:purse blog)
Sac à dépêches en cuir Volynka, si vous voulez le même Hermès vous dira très probablement de passer 18 mois sur liste d’attente, ce qui est leur façon polie de vous dire d’aller vous faire mettre. (Source:purse blog)
$1099 pour une peau en “cuir de Russie” de Baker. Même si RMLS ne sont pas réputés pour des prix particulièrement “placés”, c’est très cher. Vous noterez également le très discret et subtil “200 Year Sunken Treasure Leather” qui en dit long sur le public visé. (Source : RMLS)
$1099 pour une peau en “cuir de Russie” de Baker. Même si RMLS ne sont pas réputés pour des prix particulièrement “placés”, c’est très cher. Vous noterez également le très discret et subtil “200 Year Sunken Treasure Leather” qui en dit long sur le public visé. (Source : RMLS)
Crockett & Jones prétendent également avoir l'exclusivité sur le "cuir de Russie" de Baker, mais dans leur cas c'est juste du flanc pour épater les débiles.  (source: C&J)
Crockett & Jones prétendent également avoir l'exclusivité sur le "cuir de Russie" de Baker, mais dans leur cas c'est juste du flanc pour épater les débiles. (source: C&J)
Comme en témoigne cette sélection de ”Galway” en "cuir de Russie" Baker. Vous avez Carmina, Edward Green, Winson, Midas, Lof & Tung... So original, so unique... (Source: Sartorialisme)
Comme en témoigne cette sélection de ”Galway” en "cuir de Russie" Baker. Vous avez Carmina, Edward Green, Winson, Midas, Lof & Tung... So original, so unique... (Source: Sartorialisme)

Les autres tentatives d’imitation

Il est possible que si Hermès a décidé de lancer un groupe d’étude pour la création de leur propre reproduction du cuir de Russie en 2012, c’est parce qu’à la même époque d’autres “répliques” commencent à se répandre sur le marché, ou sont en préparation, on peut évoquer par exemple l'Utah calf de Haas, le Radica Museum Russia d'Ilcea, le Hatch Grain de Conceria Walpier et d'Horween mais il en existe bien d'autres. J’insiste sur le fait de mettre réplique entre guillemets. Car au risque de me répéter Baker sont jusque-là les seuls à avoir eu réellement une démarche de reproduction d’un cuir ancien, leur “cuir de Russie” est véritablement une copie comme pouvaient en faire les tanneurs Européens du XVIIIème et XIXème siècle. Les autres cuirs “de Russie” qui sont sur le marché, ne sont que des cuirs grainés vendu une blinde aux débiles en raison d’un effet de mode. Effet de mode en grande partie lancé par Horween avec l’apparition de leur texture dite “Hatch Grain”, la tannerie Américaine est l'une des premières à se lancer sur ce marché juteux. Il semble que le lancement de cette nouvelle texture ait été combinée à l'élaboration d’un nouveau cuir dit “Pionner”, ce qui expliquerait les problèmes qu’il y a eu une fois que cette nouvelle offre s’est retrouvée sur le marché. Avant d’aller plus loin, sachez que le cuir “ Pionner” d’Horween est un cuir de vache au tannage mixte, il a donc subi un premier tannage au chrome qui a été suivi d’un second tannage végétal (ce qui est essentiellement une façon de gagner du temps par rapport à un tannage végétal strict). Ce cuir est ensuite nourri avec ce qu’Horween appelle “a rich proprietary blended oil emulsion”, comprendre par là un mélange d’huile diluée sur laquelle ils ne veulent pas trop en dire. Il ne s'agit donc pas d'un cuir au tannage végétal comme l'était le cuir de Russie originel ou comme l'est celui de Barker.

Nous allons nous focaliser sur l'imitation d'Horween car avec celle de Barker c'est la seule qui soit digne d'intérêt. Aux alentours de 2012 Gaziano & Girling (G&G) sont parmi les premiers à utiliser cette nouvelle texture “Hatch Grain” vraisemblablement combinée à leur cuir “Pionner”. Il est difficile de savoir quelles étaient les intentions d’Horween au moment du lancement de ce nouveau grainage. Aux débuts la marque ne fait absolument aucune référence au cuir de Russie, mais il est évident que le grain s’en inspire très fortement. De leur côté ils expliquent qu’il s’agit avant tout d’une texture, et qu’ils peuvent l’appliquer à différents cuirs, d’ailleurs ils vont également lancer un cuir cordovan hatch grain. Ce sont les revendeurs qui vont se charger de faire leur marketing et d’associer le hatch grain d’Horween au youfte et cela de la façon la plus putassière possible. Certains l’appellent “Horween Leather, Russian Hatch Grain”, d’autres “Pioneer Reindeer”. Même les réputés A&A Crack & Sons mentionnent le cuir de Russie dans leur fiche produit sur le Pioneer hatch grain. Mais la palme du racolage revient de loin à la marque Stephano Bemer (qui n’a plus aucun lien avec son défunt créateur, ce qui m’enlève tout scrupule si jamais j’en avais). Stephano Bemer font exactement la même chose qu’Hermès en expliquant avec des trémolos dans la voix que le cuir de Russie est légendaire et qu’avec Horween ils sont décidés à le rendre immortel. Ils parlent du Metta Catharina, du youfte légendaire et indestructible de la toundra glacée, la totale. Et je cite ce qui va suivre car c’est tellement du foutage de gueule qu’il faut le conserver pour la postérité : “Dans le respect de cet héritage, Stefano Bemer a initié une collaboration avec Horween Leather, l'une des plus importantes tanneries au monde, dans le but de faire revivre le cuir de cette époque. Grâce à nos efforts conjoints, nous avons réussi à obtenir une couleur, une texture et des caractéristiques extrêmement similaires à celles du cuir russe”. Vous allez me dire que vous ne voyez pas la différence avec communication d’Hermès… Sauf que ce cuir n’existe pas. Tout ce que Bemer a fait c’est reprendre le pioneer hatch grain qui existe déjà et lui mettre une couche d’antiquing sur la tronche (de la patine si vous préférez).

Le cuir pioneer d’Horween (Source : the TR)
Le cuir pioneer d’Horween (Source : the TR)
Stephano Bemer qui ne se sentent plus pisser (Source :  Stephano Bemer)
Stephano Bemer qui ne se sentent plus pisser (Source : Stephano Bemer)
Même le très sérieux A&A Crack ne résiste pas à l'envie de faire un peu de racolage. (Source :  A&A Crack & Sons)
Même le très sérieux A&A Crack ne résiste pas à l'envie de faire un peu de racolage. (Source : A&A Crack & Sons)

Il semble que les débuts du cuir pioneer aient été un peu difficiles. Le résultat a d’abord été problématique puisque la teinture avait tendance à ne pas tenir sur le cuir. Le résultat aurait été suffisamment mauvais pour que Gaziano & Girling aient besoin de décaper et de reteindre leur cuir avant de le vendre. Malheureusement ces problèmes ne sont pas spécialement bien documentés puisque d’une part s’agissant d’un cuir majoritairement disponible en MTO les volumes étaient restreints et d’autre part G&G ont été assez rapide à mettre une solution en place pour leurs clients. Alfred Sargent sont confrontés aux mêmes problèmes, mais là encore les volumes sont beaucoup trop faibles pour que cela fasse du bruit, au mieux on trouve quelques bruits de forum à droite et à gauche. Il semble qu’ensuite Horween ait retravaillé son cuir afin de corriger ces problèmes de teinture.

Une rare paire d’Alfred Sargent réalisée en cuir hatch grain d’Horween (Source: Styleforum)
Une rare paire d’Alfred Sargent réalisée en cuir hatch grain d’Horween (Source: Styleforum)
Cette même paire d’Alfred Sargent sauf qu’après quelques ports la finition ne tient pas en place. (Source : Styleforum)
Cette même paire d’Alfred Sargent sauf qu’après quelques ports la finition ne tient pas en place. (Source : Styleforum)
Des bruits de forum quant à la réputation du cuir hatch grain d’Horween. (Source ; Styleforum)
Des bruits de forum quant à la réputation du cuir hatch grain d’Horween. (Source ; Styleforum)

C’est avec Saint Crispin’s (et dans une moindre mesure Zonkey Boots, que je ne vais pas aborder ici) que les problèmes vont devenir beaucoup plus amusants, ce qui vaudra une volée de bois vert à la marque mais également à son distributeur Skoaktiebolaget. Pour ceux qui l’ignorent Saint Crispin’s c’est un peu une version luxe de Vass mais au lieu d’être fabriqué en Hongrie, c’est fabriqué en Roumanie. Il y aurait beaucoup à dire sur Saint Crispin’s, la marque était prometteuse au tout début des années 2000 mais elle est rapidement devenue une machine à hype pour les veaux de Styleforum. Je n’ai rien de particulier contre St Scriprin’s, mais le fait est qu’ils se trimballent quelques casseroles sur le dos, probablement à cause d’une croissance trop rapide et mal gérée. Avec le temps les prix sont passés d’un peu moins $900 pour une paire à pratiquement $1500, alors que le produit est globalement le même et utilise toujours régulièrement ce crust un peu douteux. Mais ça n’est pas grave car dans la tête du client moyen Saint Crispin’s ses chaussures Roumaines à $1500 ont la même valeur qu’une paire bespoke à $3500. C’est un peu une marque privilégiée par les hard discounteurs américains, le profil du client est souvent le même, assez riche pour dépenser $1500 dans des chaussures, pas assez pour être client bespoke des bottiers Européens. Dans leur tête c’est une affaire, et ils sont donc assez prompt au fanboyisme.

Saint Crispin’s vont proposer plusieurs modèles en “russian calf” (également appelé “RUS075”) aux alentours de 2014. Je ne suis jamais parvenu à obtenir avec certitude l’origine du cuir qui était utilisé par la marque. Certaines rumeurs insistantes parlent d’Horween, ce qui correspondrait bien avec les problèmes de décoloration observés par les autres marques quelques années auparavant. Mais Saint Crispin’s n’ont jamais communiqué ouvertement sur la tannerie qui leur fournissait ce “russian calf” donc la provenance peut être tout aussi douteuse que leur célèbre crust. Il n’en reste pas moins que c’est probablement le plus beau naufrage de toute cette histoire. Skoaktiebolaget vont lancer plusieurs MTO Saint Crispin’s avec ce nouveau cuir et vont les proposer sur Styleforum à la guilde des idiots utiles. Problème, le cuir “RUS075” vieillit très mal, marque fortement et surtout il perd sa teinture créant des griffures et autres zones décolorées et cela dès les premiers ports. Il semblerait que l’un des problèmes majeurs réside dans l’interaction entre la teinture et les huiles utilisées mais Saint Crispin’s ont toujours refusé de considérer cela comme un défaut (it’s a feature) mieux ils ont tout simplement ignoré les problèmes. Du coup cela a donné lieu à un dialogue de sourds entre clients lésés et fanboys écervelés. La réponse qui a été faite par Skoaktiebolaget a été absolument hilarante, ils se sont contentés de mettre en ligne une page expliquant à leurs clients comment entretenir leurs chaussures en “russian calf” par Saint Crispin’s. Dans un sens, Saint Crispin’s et leur tannerie (Horween ou une autre) ont peut-être réussi à émuler au mieux le cuir du Metta Catharina, c’est le seul cuir de Russie moderne qui après 5 minutes de port semble vraiment avoir passé 200 ans sous l’eau.

 Le désastre St Crispin’s. (Source : Styleforum)
Le désastre St Crispin’s. (Source : Styleforum)
Le naufrage est total (Source: Styleforum)
Le naufrage est total (Source: Styleforum)
Les recommandations de Skoaktiebolaget quant à l'entretien des chaussures en "cuir de Russie" de St Crispin's. (Source:Skoaktiebolaget)
Les recommandations de Skoaktiebolaget quant à l'entretien des chaussures en "cuir de Russie" de St Crispin's. (Source:Skoaktiebolaget)

8 réflexions au sujet de “La véritable histoire du cuir de Russie et de ses imitations”

  1. Votre enquête force l’admiration de par son exhaustivité, félicitations.
    J’ai découvert l’existence de ce cuir dans votre article, mes sources d’informations alternatives n’en parlant pas.

    Répondre
  2. Très bel article instructif avec juste ce qu’il faut d’humour.

    Je me pose la question du nombre d’heures qu’il a fallu pour l’écrire et même si l’argent n’est bien entendu pas l’alpha et l’oméga de toute motivation, il est rare de voir quelqu’un avec des connaissances expertes, ne pas chercher à les monétiser ou tout du moins, à financer les dépenses, dont démontages (cf. « Combien ça gagne un influenceur? »). C’est un des éléments qui fait tout l’intérêt de ce blog, en comparaison aux pubards déguisés.

    Comment avez-vous fait pour trouver les sources en russe?

    Enfin, j’ai un petit bémol sur la comparaison des cuirs.
    Il y a des biais méthodologiques que les auteurs de l’article n’ont pas relevés dans la discussion, concernant :
    – la qualité intrinsèque originelle des peaux (vu que c’était un produit de luxe et destiné à l’export, on peut supposer qu’elle était superlative),
    – la destination des peaux (elles n’étaient peut-être pas vouées à la même utilisation),
    – enfin et surtout, à la méthode de tannage initiale (toutes les peaux comparées ne proviennent pas forcément toutes des mêmes tanneries), il y avait peut-être voire sûrement des différences de recettes (comme vous l’expliquez si bien à aujourd’hui différentes tanneries utilisent différents procédés).
    Tout ceci étant intraçable et non mesurable.

    Et un biais noté dans l’article que vous n’avez pas rapporté, l’état de dégradation de CR3 était attribué, en sus des facteurs environnementaux (exposition au fer), à l’absence de désalination après récupération contrairement aux autres échantillons.
    CR5 donc celui de Ma tata, avait bénéficié d’un graissage, donc peut-être un peu plus de soin (CR4 on ne sait pas).

    Je me permets d’enculer les mouches parce que c’est vous qu’avez commencé (je plaisante bien entendu).

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    • Merci,

      Certaines sources en Russe ont déjà fait l’objet d’une traduction dans la littérature Française ou Anglaise et/ou ont été exploitées dans divers travaux universitaires. Quand cela était insuffisant il a fallu recourir à des proches parlant la langue.

      En ce qui concerne l’étude de l’ICOM c’est pour prendre connaissance de ces détails que l’article invite à aller la voir directement. Mais en réalité la comparaison de l’état des cuirs n’est que d’un intérêt très secondaire, le véritable apport tient à l’identification du cuir de Russie comme un cuir (essentiellement) d’origine bovine. L’étude pouvait difficilement passer à coté de l’opportunité d’examiner l’état de conservation de différents échantillon d’un cuir appartenant à la “même famille”, mais il n’y avait aucun secret au fait que le cuir avec le meilleur environnement allait être dans le meilleur état de préservation, et inversement.

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  3. J’ai tout bonnement dévoré l’article. Très informatif, très détaillé et toujours une pointe de verve satyrique ! J’adore et comme toujours j’attends avec hâte le prochain.

    Je retiendrai la phrase de conclusion pendant encore longtemps qui m’a fait éclater de rire :
    « Dans un sens, Saint Crispin’s et leur tannerie (Horween ou une autre) ont peut-être réussi à émuler au mieux le cuir du Metta Catharina, c’est le seul cuir de Russie moderne qui après 5 minutes de port semble vraiment avoir passé 200 ans sous l’eau. »

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