La véritable histoire du cuir de Russie et de ses imitations

Avant-propos

Si vous mentionnez le cuir de Russie au détour d’une conversation sur le monde du vêtement classique vous pouvez vous attendre à trois réactions principales en fonction du type d’interlocuteur qui vous fait face. L’handicapé léger parlera du “machin là qu’on a retrouvé dans une épave de je ne sais quel bateau et dont on a perdu la recette”, le débile moyen hennira “MUUUH HORWEEN” avec une érection, et l’attardé complet vous traitera “d’enfoiré de Poutiniste” et passera ensuite les 3 prochaines heures à vous expliquer l’écume aux lèvres que le Bolchoï c’est le mal et que vous devez modérer votre consommation d'électricité.

Toujours est-il qu’il s’agit du cuir sur lequel il circule le plus grand nombre d’approximations, erreurs et mensonges. Ce n’est en soit pas étonnant, de façon générale le domaine du cuir est méconnu et mal compris. Nous avons déjà rapidement traité de cette question dans un précédent article, où nous expliquions qu’il n’existe pas véritablement de conventions entre les différents pays sur bon nombre de définitions et termes techniques en rapport avec le marché international du cuir. C’est un marché qui en raison son importance financière grandissante s’est replié sur lui-même et qui cultive de plus en plus le secret. Alors imaginez les rumeurs qui peuvent circuler sur un cuir “perdu depuis des siècles” puis retrouvé par miracle dans une épave.

Avant de parler du cuir de Russie qui a été retrouvé dans l’épave mystérieuse…. du Metta Catharina nous allons parler du cuir de Russie historique, celui qui a fait l’objet d’un commerce intense entre la grande Russie et le reste de l’Europe du XVIIIème au XIXème siècle. Il faut évidemment faire la distinction entre le cuir de Russie et le reste de l’industrie du cuir en Russie. Le cuir de Russie a des caractéristiques particulières, pour ne pas dire uniques, qui permettent de le mettre dans sa propre catégorie. Mais bien évidemment cela ne veut pas dire qu’il s’agit du seul type de cuir fabriqué sur le territoire Russe. On l’appelle traditionnellement “юфть” ce qui se traduit par youfte ou cuir jufte, cela viendrait du mot russe jufti, qui signifie paire, et qui se rapporte à la façon dont les peaux étaient disposées par paires pour le séchage. De là serait venu le mot allemand juften ou juchten ou encore yufte en Anglais. En Anglais on parle également de Russia calf, de Russian reindeer, mais ces deux appellations sont problématiques voire trompeuse pour des raisons que nous allons exposer plus tard.

En occident le youfte est surtout connu comme un cuir grainé avec des hachures irrégulières (qu’on caractérise parfois de maroquin à grain long) de couleur rouge, mais en réalité il existait un certain nombre de variantes. Les sources russes font état de trois teintes principales, le noir, le blanc et le rouge (qui pouvait être plus ou moins vibrant selon la qualité de la teinture employée) ainsi que de nombreux aspects de grainages possibles. En plus du motif que l’on connaît en Europe le cuir de Russie existait en cuir lisse mais il pouvait également être fabriqué avec un grain proche du chagrin, certaines versions plus rectilignes existaient aussi comme des grains de type “trame” ou “losange”.

Le cuir de Russie historique

Les propriétés du cuir de Russie

Il peut sembler contre-intuitif de commencer par parler des propriétés du cuir de Russie mais il y a deux raisons à cela. Tout d’abord, ce sont les propriétés et le tannage du cuir de Russie qui en font un cuir spécial, et non son aspect comme nous venons de l’expliquer en introduction. Par ailleurs c’est le seul point sur lequel la littérature est unanime, et cela depuis des siècles. Le cuir de Russie est caractérisé sur son marché domestique comme à l’export par son toucher velouté, sa souplesse, son odeur, sa résistance à l'humidité ainsi qu’à la moisissure et enfin son effet répulsif sur les insectes. La propriété qui est la plus souvent avancée de nos jours est son odeur qui est facilement reconnaissable. Elle est tellement caractéristique qu’elle a trouvé sa place dans certaines expressions et proverbes Russes. On trouve par exemple dans le dictionnaire raisonné de la langue vivante grande-russienne de 1863, l’exemple suivant : “Я люблю юфтевый духъ”. Phrase célèbre qui a été reprise par Francis Ford Coppola dans son film Apocalypse Now et qui veut dire “I love the smell of yufte in the morning”. Il semblerait toutefois que l’interprétation de Coppola soit sujette à controverse et les linguistes actuels préfèrent la traduction plus littérale suivante : “j’adore l’odeur du youfte”. Je le rappelle encore une fois, “youfte” en Français est le nom donné par les Russes au cuir de Russie. Je promets que rien de cela n’est du bourrage, à part peut-être le passage sur Coppola, il paraît que sur la fin il déconnait sec, allez savoir. En tout cas l’odeur du cuir de Russie est caractérisée par des notes de tabac blond, de whisky et surtout par une odeur d’écorce de bouleau. Cette odeur a d’ailleurs inspiré le monde de la parfumerie, dès 1875 Guerlain utilisait ce nom mais c’est Ernest Beaux le créateur du célèbre N°5 qui lui offrit la postérité puisque ce parfumeur Russe exilé en France lança pour Chanel en 1927 le parfum “cuir de Russie” qui figure toujours au catalogue de la marque. D’autres marques se sont essayées à l’exercice mais le résultat sent le ragondin crevé, il n’est donc pas nécessaire de les mentionner.

Le parfum “cuir de Russie” de Guerlain ainsi que celui de Chanel (Source :Perfumeshrine)
Le parfum “cuir de Russie” de Guerlain ainsi que celui de Chanel (Source :Perfumeshrine)

Les utilisations du cuir de Russie

L’autre point qui ne porte pas trop à controverse concerne les utilisations du cuir de Russie puisque ces dernières sont très largement documentées. Sur son marché domestique le cuir de Russie a une connotation très utilitaire, il est entre autres utilisé par l’armée et les paysans pour fabriquer des bottes. À l’export en revanche ce cuir est synonyme de luxe et de richesse, certaines villas Italiennes l’utilisent par exemple comme décoration murale à la place du damas de soie.
Le cuir de Russie est extrêmement populaire en Europe de l’Ouest ainsi qu’aux États-Unis et cela est confirmé par les données disponibles quant au commerce international de ce cuir. Aucun autre cuir de fabrication Russe n’est plus exporté que le cuir de Russie. D’une manière générale le youfte était une marchandise très recherchée dans le domaine de la reliure, notamment en raison de sa capacité à résister à la moisissure et à répulser les insectes. L’écrivain Sir Thomas Browne mentionnait dès 1658 le grain particulier du cuir de Russie que l’on pouvait observer sur certaines reliures. En 1716 l’ouvrage Bagford's Notes on Bookbindings indique que le cuir de Russie est mentionné dans une liste de matériaux utilisés en reliure du temps d'Henri VII, particulièrement pour les livres de droit. Ces mêmes livres avaient d’ailleurs tendance à coller les uns aux autres sur les étagères en raison de la nature grasse du youfte. En Europe le cuir de Russie est bien souvent synonyme de raffinement et de luxe, il n’est donc pas étonnant qu’il soit utilisé en maroquinerie pour la réalisation de valises, sacs et petits objets, on le retrouve aussi en décoration dans des carrosses. Le château de Compiègne a par exemple dans ses collections un sac et des harnachements en cuir de Russie. Il a également été rapporté par Graham Pollard que le savant anglais Richard Rawlinson avait émis le souhait qu’à sa mort son cercueil soit recouvert de cuir de Russie. Le cuir de Russie est aussi utilisé dans l’ameublement. Il sert par exemple à recouvrir le dossier et le coussin des chaises et autres fauteuils, il est aussi reporté qu’à Chiswick House Lord Burlington utilisait un bureau en acajou dont le plateau était recouvert de cuir de Russie. Enfin, l’odeur particulière du cuir de Russie était pratique pour éloigner les mites des vêtements comme le suggère un numéro datant de 1867 de l'American Naturalist, qui conseille à ses lecteurs de placer "des morceaux de cuir de Russie parmi les vêtements lorsqu'ils sont mis de côté pour l'été". Soit l’équivalent du sac de lavande ou des copeaux de cèdre actuel.

Deux chaises du XVIIIème siècle avec leur garniture en cuir de Russie d’origine. (Source : Boston Museum, Winterthur Museum)
Deux chaises du XVIIIème siècle avec leur garniture en cuir de Russie d’origine. (Source : Boston Museum, Winterthur Museum)
(En haut à gauche) Poire à poudre supposée être en cuir de Russie, période Louis XIII. (En bas à gauche) Coffre en cuir de Russie, XVIème siècle. (À droite) Bottes en cuir de Russie de Guillaume V d'Orange-Nassau. (Source : Mémoire du tan)
(En haut à gauche) Poire à poudre supposée être en cuir de Russie, période Louis XIII. (En bas à gauche) Coffre en cuir de Russie, XVIème siècle. (À droite) Bottes en cuir de Russie de Guillaume V d'Orange-Nassau. (Source : Mémoire du tan)
(À gauche) Compte rendu du mobilier présent dans la Cour suprême des États-Unis faisait état de chaises en cuir de Russie.  (À droite). Histoire de Jules César par Napoléon III T1 et T2 relié en cuir de Russie. (Source : the Decorator and Furnisher vol.26, musée d’Archéologie nationale)
(À gauche) Compte rendu du mobilier présent dans la Cour suprême des États-Unis faisait état de chaises en cuir de Russie. (À droite). Histoire de Jules César par Napoléon III T1 et T2 relié en cuir de Russie. (Source : the Decorator and Furnisher vol.26, musée d’Archéologie nationale)

La fabrication du cuir de Russie

Sur les zinternets comme ailleurs, il est souvent mentionné que le tannage du cuir de Russie faisait l’objet d’un secret de fabrication que les tanneurs Européens tentèrent de percer sans jamais y parvenir. Des siècles durant les tanneurs de la grande Russie auraient donc utilisé une technique spécifique, connue d’eux seuls, et transmise de façon orale de génération en génération. Il se murmure qu’ils se rassemblaient les nuits de pleine lune pour faire la ronde autours des cuves de tannage en chantant “Ra ra Rasputin lover of the Russian queen…”. Au risque de vous décevoir, la réalité est beaucoup plus simple, il est très difficile d’exporter la méthode de fabrication d’un cuir, secret de la recette ou non. Ce n’est pas pour rien qu’Hermès a racheté du Puys et Annonay ou que Chanel a racheté Haas. De la même manière lors de la fermeture de la célèbre tannerie Freudenberg au tout début des années 2000 les recettes de tannage et une partie du personnel ont été rachetés par une tannerie localisée à Kegar en Pologne. Cette dernière s’est évertuée à reproduire les cuirs Freudenberg mais cette fois sous le nom commercial de…. Weinheimer. Le fait est qu’il a fallu un peu de temps avant que les cuirs produits soient aux mêmes standards que ceux de Freudenberg et bien que le cuir Weinheimer soit aujourd’hui excellent, il n’est pas identique à celui de Freudenberg et ce malgré le rachat des recettes. Dès lors il est assez facile de comprendre pourquoi les tanneurs Européens ont mis plusieurs siècles avant de pouvoir copier efficacement le cuir de Russie, car détrompez-vous, son secret de fabrication n’était pas si secret que ça. Et au risque d’en décevoir certains, ce secret n’a rien à voir avec de grands barbus aux cheveux gras et aux pieds sales chantant des incantations magiques dans les bois. On trouve d’ailleurs dans la littérature Européenne (et Russe) un certain nombre de références très détaillées quant à la fabrication du cuir de Russie. On sait par exemple que les Russes utilisaient de la graisse de phoque, mais également de la chaux et des écorces diverses…. On sait également que les principaux centres de productions étaient localisés à Kazan, Novgorod, Pskov, Kostroma and Yaroslavl, la littérature Russe invalide en revanche la légende comme quoi Saint-Pétersbourg était une ville impliquée dans le tannage du cuir de Russie à une échelle significative.

Dans la littérature Française on trouve les premières références sur les méthodes de fabrication du youfte dès 1663. Des imitations ont été fabriquées de manière certaine à partir 1691, lorsqu’un dénommé John Tyzack a déposé un brevet pour "tanner toutes sortes de peaux pour le cuir et convertir ces mêmes peaux en imitation de cuir de Russie avec le même grain, la même teinture et la même odeur". L’ouvrage The Art of Tanning and Currying Leather dans sa version de 1852 mentionne qu’une tannerie a été établie à St Germain en France avec pour but d’imiter le cuir de Russie et cela il y a plus de 60 ans (donc aux alentours de 1790) mais que le résultat “n’avait pas été aussi concluant qu’espéré”. Entre temps d’autres tanneries en France, mais aussi en Allemagne ou en Autriche se sont lancées dans la fabrication et ont amélioré leur technique, ce même ouvrage décrit amplement la méthode de tannage et de grainage employée alors en Europe tout en reconnaissant qu’il existait encore des zones d’ombres et que la méthode employée par les Russes n’était toujours pas entièrement connue. À cette époque les Européens savent que le processus de tannage utilise l’écorce de saule et de bouleau. Ils savent qu’une huile spéciale, appelée huile de Russie extraite de l’écorce de bouleau (il est vrai qu’il n’y a rien de mieux que les Corses pour mettre une tannée) est utilisée pour enduire les peaux. C’est d’après eux cette huile et la bétuline qu’elle contient qui donne certaines de ses caractéristiques au cuir de Russie, notamment son odeur. La bétuline a été découverte en 1788 et sa distillation en Europe est obtenue selon le procédé mit en place par deux Français, Grouvelle et Duval, pionniers de l'industrie du cuir de Russie en France.

De la même façon la composition de la teinture qui donne la couleur rouge tant recherchée n’est pas totalement comprise mais les tanneurs Européens savent qu’elle est obtenue à partir de cochenille, de bois de santal et de pernambouc, plus communément appelé “bois-brésil”. Les pigments obtenus à partir du pernambouc étaient déjà très utilisés par l’industrie du textile de l’Europe médiévale mais des traces de ces pigments figurent également dans la palette de plusieurs peintres, dont Rembrandt et Van Gogh. À placer entre deux gorgées de Mouton-Rothschild 1989 dans les diners mondains pour amuser votre audience, ça marche aussi si vous voulez vous taper une étudiante aux Beaux-Arts.

Extrait du livre The Art of Tanning and Currying Leather mentionnant l’utilisation de “bois-brésil”
Extrait du livre The Art of Tanning and Currying Leather mentionnant l’utilisation de “bois-brésil”
Description complète du cuir de Russie dans l’ouvrage The Resources and Manufacturing Industry of Ireland As Illustrated by the Exhibition of 1853.
Description complète du cuir de Russie dans l’ouvrage The Resources and Manufacturing Industry of Ireland As Illustrated by the Exhibition of 1853.

Avec le temps les tanneurs Européens améliorent considérablement leur compréhension des méthodes de fabrications du youfte à tel point que quelques années plus tard, en 1869 pour être précis, on trouve des détails très poussés sur sa fabrication dans Le Grand Dictionnaire Universel du XIXe Siècle, V, ed. de Pierre Larousse. Non seulement l’article du dictionnaire est très détaillé pour une publication destinée au profane, mais en plus il partage des informations qui sont extrêmement proches de ce que l’on peut trouver dans les sources Russes notamment dans le Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Efron (Энциклопедический словарь Брокгауза и Ефрона) qui sera publié en 1895.

En 1873 l’ouvrage Les merveilles de l'industrie ou Description des principales industries modernes : industries chimiques. Le sucre, le papier, les papiers peints de Louis Figuier consacre un chapitre entier au cuir de Russie et à sa fabrication. Non seulement ce chapitre détaille avec grande précision toutes les étapes de fabrication, y compris la distillation de l’huile par la méthode Grouvelle et Duval qui a été améliorée mais en plus il donne également des informations sur les méthodes employées dans d’autres pays d’Europe, notamment l’Autriche. À cette époque il semble bien que le cuir de Russie n’ait plus vraiment de secret pour les Européens. Dans ce même ouvrage un tanneur autrichien, M. Fr. Wagmeis- ter, de Poggstall n’hésite pas à dire que la production Autrichienne peut surpasser celle de Russie en termes de qualité car “en Autriche la fleur de nos peaux est plus belle, plus fine et mieux apprêtée”. Il faut dire qu’à ce moment dans l’histoire, d’une part cela fait plus d’un siècle que l’industrie du cuir en Europe s’évertue à copier le cuir de Russie et que d’autre part les exportations Russe en youfte, sont à des niveaux bien moindres que ce qu’ils étaient au XVIIIème siècle. Cela peut laisser supposer plusieurs choses, il est possible que la qualité des imitations Européennes soit devenue telle qu’il n’était plus nécessaire d’importer directement du youfte depuis la Russie, on lit par exemple dans l’ouvrage L'Empire des tsars au point actuel de la science de Jean-Henri Schnitzler publié en 1869 que le youfte “n’appartient plus exclusivement à la Russie car on l’imite parfaitement en France ou en Angleterre”, mais il est également probable que ce cuir soit simplement passé de mode. Différentes combinaisons de facteurs peuvent être en cause, quoi qu'il en soit en 1749, 204,000 poud de cuir de Russie ont été exportés vers l’Europe, et qu’à partir de cette année les quantités vont constamment baisser jusqu’à atteindre 29,684 poud sur la période 1851/1853. À noter que le poud (prononcé “pute”, un autre célèbre produit d’exportation Russe) est une ancienne unité de masse utilisée en Russie valant 16,38 kg.

Extrait de L'Empire des tsars au point actuel de la science mentionnant les imitations Européennes du cuir de Russie.
Extrait de L'Empire des tsars au point actuel de la science mentionnant les imitations Européennes du cuir de Russie.
Statistique d’exportation du youfte, d'autres cuirs et de peaux non tannées vers le marché européen depuis la Russie 1749-1853 (Source : Russian Yufte as ‘Russia Leather’ in 18th- and 19th Century Western Bookbinding)
Statistique d’exportation du youfte, d'autres cuirs et de peaux non tannées vers le marché européen depuis la Russie 1749-1853 (Source : Russian Yufte as ‘Russia Leather’ in 18th- and 19th Century Western Bookbinding)

Néanmoins pour une raison inconnue, le cuir de Russie va petit à petit se faire oublier. Vers la fin du XIXème il semble déjà que sous l’appellation “cuir de Russie” se trouve tout un tas de cuirs sans lien direct avec le produit originel. On trouve par exemple dans le catalogue Sears (célèbre chaine de magasins Américains) de 1897 des bottes en “russia calf” moins chères que des bottes en vici kid (un cuir de chèvre utilisé dans l’industrie bottière de l’époque). Dans le volume 51 du Boot and Shoe Recorder paru en 1907 on parle même de cuir de Russie tanné au chrome, mais l’on entend également parler de cuir de Russie “Kool Kalf” voire “Cresco Grain” sans qu’il soit possible d’établir un lien avec le youfte. C’est véritablement à cette période que le cuir de Russie commence à se noyer dans l’histoire.

On dit souvent que la recette a été perdue avec la révolution Russe, que les tanneries ont été démantelées, il est effectivement probable que le retour à l’âge de pierre qui a été opéré par la Russie à cette époque ait joué un rôle, mais alors pourquoi est-ce que l’industrie des copies Européennes n’a pas pris le relai ? Est-ce qu’à cette époque le youfte n’est pas déjà passé de mode ? Il est difficile de dire avec précision pourquoi le cuir de Russie sombre dans l’oubli. Il est tout de même possible d’avancer une hypothèse en se basant sur certaines sources post soviétique. Il semble que la Russie n’a jamais cessé de produire du youfte. Aujourd’hui la mention “yufte” en Russie désigne un cuir grainé noir qui est essentiellement utilisé dans la fabrication de bottes, brodequins et autres chaussures militaires. D’ailleurs selon la revue leather international la Russie produisait en 2002 100,5 millions de dm² de yufte. Seulement aujourd’hui il s'agit d'un cuir à bas prix, épais et fortement nourri. Cette hypothèse est également celle formulée dans le Dictionnaire technique de la maroquinerie de Louis Rama publié par le CTC en 1996 selon lequel “le cuir de Russie est un cuir de vache ou de grand veau, grainé et assez fortement nourri, à usage de sellerie et maroquinerie. Anciennement tanné à l'écorce de saule, de peuplier et de mélèze, il est caractérisé par une odeur spécifique donnée par les essences de bouleau. Ce cuir est maintenant tanné au chrome (un tannage produisant une très bonne résistance à l'eau), et possède des propriétés hydrofuges”. Il est donc fort probable que le cuir de Russie originel ait été remplacé par un cuir de moindre qualité conservant les mêmes propriétés hydrophobes et ce afin de subvenir aux besoins d’un marché domestique exsangue totalement déréglé par une économie planifiée. Le nom reste mais la substance change…

Youfte moderne tel qu’il est fabriqué aujourd’hui en Russie (Source : tkaney.ru)
Youfte moderne tel qu’il est fabriqué aujourd’hui en Russie (Source : tkaney.ru)

L’histoire du Metta Catharina et de sa cargaison

Le cuir de Russie tel que connu au XVIIIème siècle va brutalement refaire surface (littéralement) en 1973 lorsqu’une épave comportant une cargaison de ce cuir est découverte pratiquement par hasard. Cette épave c’est celle du Metta Catharina, et l’histoire de sa découverte est fascinante non seulement pour son importance historique, mais également pour les mythes, rumeurs, légendes et mensonges qu’elle a pu propager. L’histoire de ce navire est terriblement commune, c’est un naufrage comme il en arrive souvent à cette époque mais pour une raison qui m’échappe, tous les blogueurs adorent raconter cette partie en commençant par des “Nous sommes le…” façon programme de service public de grande écoute alors que c’est l’après qui est intéressant d’autant plus que c’est également la partie sur laquelle ils racontent souvent de la merde. Mais bon, puisqu’il faut s’y coller nous y voilà.

Le Die Frau Metta Catharina von Flensburg était un brigantin construit en 1782 à Rønshoved (Danemark), sur la rive nord du fjord de Flensburg. Originellement le Metta Catharina avait une capacité de 122 tonnes mais elle avait été réduite à 106 tonnes (et non 53 comme on peut parfois le voir) au cours de son exploitation, c’est un détail qui va avoir son importance par la suite. Voilà l’enchaînement des évènements tels que racontés à l’époque par le Sherborne Mercury, un journal local.
En décembre 1786, le Metta Catharina avait à sa tête le capitaine Hans Jensen Twedt et transportait une cargaison de chanvre et de cuir de Russie en direction de Gênes depuis Saint-Pétersbourg. Une soudaine dégradation de la météo a contraint Twedt à mouiller dans la baie de Plymouth. Malheureusement, dans la nuit du 10 au 11, vers 22 heures, un sérieux coup de tabac a arraché le Metta Catharina de son ancrage et l’a projeté contre un banc de récifs entre l’île de Drake et le rivage. Le navire fut perdu ainsi que toute sa cargaison, mais par chance Twedt et son équipage de 6 hommes en réchappèrent. On peut douter de la véracité de ce dernier point puisque des restes humains ont été retrouvés dans l’épave lors des fouilles archéologiques que nous allons maintenant vous raconter. Soit dit en passant, le déroulement de ces fouilles n’est jamais raconté par les blogueurs et équipes marketing qui préfèrent s’en tenir à la version Pierre Bellemare de cette histoire.

Un brigantin moderne, le Metta Catharina utilisait le même type de gréement. (Source :classic-sailing)
Un brigantin moderne, le Metta Catharina utilisait le même type de gréement. (Source :classic-sailing)

L'épave va rester oubliée là sous 30 mètres de fond avant la découverte d'une cloche en bronze sur le fond marin par des membres du British Sub-Aqua Club (BSAC) de Plymouth en octobre 1973. Ce club avait récemment fondé une section archéologique et était originellement à la recherche des restes de deux navires, le HMS Harwich, et L’Aimable Victoire, mais comme il est de tradition en archéologie on trouve assez souvent ce que l’on ne cherche pas. C’est ainsi qu’ils ont mis la main sur la cloche du Metta Catharina, mais ils ont également trouvé un certain nombre de rouleaux d’environ 1,2m de long et de 30cm de diamètre d’une nature inconnue et fortement abimés. Les inscriptions sur la cloche se sont révélées inhabituellement bavardes car elles donnaient non seulement le nom du navire, mais également son type et la date de sa construction. C’est alors que commence une enquête pour connaître l’histoire du brigantin, mais également pour retrouver qui peut être en mesure de revendiquer la propriété de l’épave. Après avoir fait quelques recherches il est établi que Le Prince Charles (le frère de celui qui "aime" les gamines) Duc de Cornouailles est propriétaire de l’épave puisque cette dernière se trouvait sur le territoire du Duché de Cornouailles. Le prince accordera aux plongeurs un bail sur l’épave, dont les termes leur permettaient d'étudier et de procéder à l’excavation du site. C’est ainsi que vont commencer les fouilles archéologiques sur l’épave, elles dureront 33 ans, de 1973 à 2006.

Le cuir tel qu’il est apparu sous l’eau aux plongeurs du BSAC (Source : Rapport d’excavation, Ian Skelton)
Le cuir tel qu’il est apparu sous l’eau aux plongeurs du BSAC (Source : Rapport d’excavation, Ian Skelton)

Au début les archéologues amateurs ne sont pas exactement certains de ce qu’ils ont entre les mains. Lorsqu’ils débutent les fouilles ils ne réalisent pas immédiatement que les rouleaux qui couvrent une grande surface du site sont des rouleaux de cuir. Ce n’est qu’une fois qu’un rouleau est prélevé pour analyse qu’ils réalisent que ces rouleaux comportent en moyenne 6 peaux complètes. Des échantillons ont été envoyés pour identification au Museum of Leathercraft en 1974 ainsi qu’à la British Leather Manufacturer's Research Association (aujourd'hui dissoute) en 1980. Par consensus, il a été décidé qu’il s’agissait très probablement de peaux de rennes (nous allons revenir sur ce point) tannées à l'écorce de saule et à l'huile de bouleau et qui avait ensuite été décorées d'un grainage irrégulier. Certains échantillons de peaux étaient marqués de lettres de l'alphabet cyrillique. Les marquages du côté chair ont été appliqués au moyen d'un tampon à encre alors que le côté fleur avait été marqué au matoir. Les détails de ces marquages ont été envoyés à des experts qui ont déterminés que les lettres représentaient le nom abrégé de la société d'exportation russe, la source du cuir et possiblement le nom d'un individu. En ce qui concerne l’aspect extérieur des peaux, elles avaient une dimension moyenne de 1.65m x 0.8m à 2.1m x 1.3m. Certaines peaux étaient plus épaisses que d’autres, à l’époque le refendage n’était pas aussi précis qu’aujourd’hui. En moyenne les peaux avaient une épaisseur qui variait entre 1.4mm et 2.5mm.

Une peau complète après avoir été ramenée à la surface (Source : Rapport d’excavation, Ian Skelton)
Une peau complète après avoir été ramenée à la surface (Source : Rapport d’excavation, Ian Skelton)
Marques d’identifications sur un lot de cuir de Russie provenant d’une épave découverte en Finlande dénommée Juktenskobben. Spoiler, le Metta Catharina, n’est pas la seule épave connue avec du youfte comme cargo. Le cuir du Metta Catharina avait des marques d’identifications similaires (Source : kyppi.fi)
Marques d’identifications sur un lot de cuir de Russie provenant d’une épave découverte en Finlande dénommée Juktenskobben. Spoiler, le Metta Catharina, n’est pas la seule épave connue avec du youfte comme cargo. Le cuir du Metta Catharina avait des marques d’identifications similaires (Source : kyppi.fi)

Ayant la preuve qu'une partie importante du navire et de sa remarquable cargaison se trouvaient encore enfermés sous la vase, et conscients qu'ils avaient entre les mains une opportunité exceptionnelle, les membres de l'équipe décident alors de procéder à une excavation complète du site. La zone située à l'arrière du mât principal a été choisie comme la première à être fouillée, plutôt que de parler des nombreux artefacts qui ont été retrouvés nous allons uniquement parler du cuir, mais il s’agissait d’un site très dense. La cale arrière comportait de très nombreux rouleaux de cuir, dont beaucoup étaient maintenus fermés par des cordes d'herbe séchée et enveloppés dans des nattes de la même matière. Il est noté que cette zone du navire était littéralement pleine à craquer, notamment car les propriétaires du navire devaient maximiser leurs profits en remplissant chaque centimètre carré d'espace disponible mais également car les peaux étaient gorgées d’eau de mer et avaient gonflé en conséquence. Des deux côtés de la zone de la proue, des rouleaux de cuir renversés ont été découverts à l'extérieur des limites présumées de la coque du brigantin. Des rouleaux ont également été découverts immédiatement au sud de la position du mât avant. Malheureusement, à ce stade de la fouille, il est devenu nécessaire de mettre fin à tous les travaux sur le site. Après 33 ans de service, le chef d'équipe a exprimé le souhait de prendre sa retraite, et comme personne n'était disponible pour reprendre les rênes, la décision a été prise de mettre fin au projet. Une grande partie de la cale avant demeure inexplorée, il est fort probable qu’elle contienne encore des rouleaux de cuirs, mais également la cargaison de chanvre destinée à la fabrication de cordes qui faisait également partie du cargo du navire et qui n’a pas été retrouvé dans la partie explorée de l’épave.

Opérations d’excavation des peaux du Metta Catharina par les membres du BSAC au fil des ans. (Source : Ian Skelton)
Opérations d’excavation des peaux du Metta Catharina par les membres du BSAC au fil des ans. (Source : Ian Skelton)
L’équipe du BSAC a dû mettre en place plusieurs méthodes d’excavation. Une lance à eau de type Galeazzi couramment utilisée dans ce type de situation s’est révélée inefficace et rendait la visibilité nulle. Une suceuse-dévaseuse a ensuite été employée mais elle n'avait pas la force d'aspiration nécessaire pour atteindre la profondeur requise sous la vase. L'équipe dut alors travailler autrement et s’est dotée d’une pompe submersible reliée à une génératrice ce qui nécessitait la mise en place d’une barge en surface. (Source : Ian Skelton)
L’équipe du BSAC a dû mettre en place plusieurs méthodes d’excavation. Une lance à eau de type Galeazzi couramment utilisée dans ce type de situation s’est révélée inefficace et rendait la visibilité nulle. Une suceuse-dévaseuse a ensuite été employée mais elle n'avait pas la force d'aspiration nécessaire pour atteindre la profondeur requise sous la vase. L'équipe dut alors travailler autrement et s’est dotée d’une pompe submersible reliée à une génératrice ce qui nécessitait la mise en place d’une barge en surface. (Source : Ian Skelton)
Au final, la majorité de la cargaison de youfte a été sauvée, mais il reste encore un certain nombre de peaux dans la partie avant du navire qui demeure inexplorée. (Source : Ian Skelton)
Au final, la majorité de la cargaison de youfte a été sauvée, mais il reste encore un certain nombre de peaux dans la partie avant du navire qui demeure inexplorée. (Source : Ian Skelton)

L’identification du cuir récupéré dans l’épave

Avant d’aborder la question des autres mythes qui circulent sur ce qu’il est advenu du youfte qui a été récupéré à bord de l’épave nous allons tout d’abord revenir sur l’identification qui a été faite de ce cuir car il s’agit là d’une sorte de “mythe originel”. Les experts qui se sont penchés sur l’identification du cuir à la demande des archéologues amateurs sont arrivés en 1974 et en 1980 à la conclusion que les peaux provenaient très vraisemblablement de rennes. Cette conclusion a été naturellement reprise par les archéologues en charge du site, et figure à la fois dans leur rapports, mais également dans les livre qu’ils ont écrits (The Wreck of the Metta Catharina publié en 1987 et The Loss of the Metta Catharina in 1786 en 2010) sans toutefois que l’on sache avec précision quels ont été les critères retenus pour arriver à ce résultat, il n’est par exemple pas fait mention de la moindre source en langue Russe, ni même si la moindre analyse scientifique a été conduite. Pour eux il semble que la question était résolue et ils n’ont pas cherché à en savoir plus. À leur décharge il ne s’agissait que d’archéologues amateurs qui n’avaient pas de raison de douter des conclusions du Museum of Leathercraft et du British Leather Manufacturer's Research Association

Toutefois l’identification de la peausserie du Metta Catharina comme provenant de cervidés est problématique car elle n’est absolument pas corroborée par les sources historiques. Ce qui en soit peut s’expliquer, histoire et archéologie se confrontent sans arrêts et ne se corroborent pas tout le temps, mais en l’absence d’explication sur la façon dont les experts ont procédé pour obtenir ce résultat on peut se poser des questions sur sa validité.

Il n’a pas été trouvé dans la littérature Russe de références à l’usage de peaux de renne pour la fabrication de cuir de Russie. Cela ne veut pas dire que de telles sources n’existent pas, simplement qu’à l’heure actuelles elles sont inconnues des spécialistes. De plus les sources existantes, ne semblent pas mentionner de liens entre le cuir de Russie et le cuir de renne, par exemple le passage du Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Efron (une source de langue Russe faut-il le rappeler) sur le cuir d'élan et de renne, est placé après un article sur la production et l'exportation de youfte rouge, mais sans qu’il n’y ait de lien entre les deux. De la même façon le Catalogue spécial de la section russe à l'Exposition universelle de Paris en 1867, mentionne dans son volume 2 d’un côté le youfte rouge, noir et blanc et de l’autre le cuir de renne. Il a été fait de même lors des “Expositions industrielles et artistiques panrusses” (une série de 16 expositions organisées dans l'Empire russe du XIXe siècle). Un catalogue des cuirs exposés lors de la première de ces expositions publiques en 1829 mentionne d’un côté les cuirs de cerf et de renne et de l’autre le youfte rouge sans faire de lien entre les deux.

Par ailleurs de nombreuses sources Russes mentionnent que le youfte est bien souvent un cuir de vache, de veau ou de taureau. Les sources Françaises que nous avons déjà citées parlent d’utilisation de peaux de vaches, de veaux et parfois de chèvres. Les sources Anglaises parlent quant à elles de peaux de veaux, de vaches, de chèvres, mais aussi de moutons, il existe également quelques mentions de chevaux. Enfin, les documents relatifs aux exportations de youfte vers l'Europe occidentale pendant la période où il était le plus populaire semblent exclure de facto la possibilité d'identifier le cuir de Russie comme provenant majoritairement de cervidés. Il est en effet peu probable que des rennes aient été chassés et transportés du Nord et de l'Est de la Russie en si grandes quantités alors que de nombreux élevages bovins étaient largement disponibles sur les territoires les plus démographiquement et industriellement dense du pays (à savoir la partie Européenne de la Russie). Certes, la Russie exportait des peaux de rennes depuis ses territoires arctiques, tout comme elle exportait des peaux d'élan qui provenaient de Sibérie, et ces peaux servaient à l’industrie du cuir, mais ce commerce semble avoir été inadapté pour fournir des peaux de façon massive à destination de la fabrication du cuir de Russie.
Il faudrait dès lors qu’il y ait eu un coup de sort extraordinaire pour que la cargaison du Metta Catharina comporte du youfte issu de peaux de renne, si tant est que des peaux de renne aient jamais été utilisées. Pour ces différentes raisons, il existait déjà de sérieux doutes quant aux résultats obtenus par le Museum of Leathercraft et la British Leather Manufacturer's Research Association

En 2021 ces doutes sont définitivement levés, grâce à des travaux effectués entre autres par l’université d’Édimbourg qui a publié le résultat de ses recherches dans une publication scientifique intitulée Method development for the identification of Russia Leather - Comparative study of waterlogged leather samples. Contrairement à une idée reçue, le Metta Catharina n’est pas la seule épave qui a été découverte avec à son bord un cargo de youfte. Il existe au moins 3 autres épaves à travers le monde, une en Finlande, une en Russie et enfin une dans les Pays Bas. Des prélèvements ont été effectués sur ces 3 épaves plus le Metta Catharina et ont été soumis à une analyse protéomique (un processus qui n’existait pas en 1973). Il en résulte avec certitude que les peaux du Metta Catharina comme celles des autres épaves sont toutes d’origine bovines. C’est Cleverley et leur ligne de produits en “Russian reindeer” qui vont faire la gueule….

Youfte retrouvé dans une épave en Finlande communément appelée “Juktenskobben” en référence à son cargo. Le cuir est en bon état visuel de conservation mais demeure d’une qualité inférieure à celui du Metta Catharina
Youfte retrouvé dans une épave en Finlande communément appelée “Juktenskobben” en référence à son cargo. Le cuir est en bon état visuel de conservation mais demeure d’une qualité inférieure à celui du Metta Catharina
Illustration provenant de l’étude Method development for the identification of Russia Leather Comparative study of waterlogged leather samples. Tous les morceaux présents dans cet échantillon ont été analysés comme provenant de bovidés bien que provenant d'épaves différentes. Notez au passage leur degré de dégradation. (Source : ICOM/University of Edinburgh)
Illustration provenant de l’étude Method development for the identification of Russia Leather Comparative study of waterlogged leather samples. Tous les morceaux présents dans cet échantillon ont été analysés comme provenant de bovidés bien que provenant d'épaves différentes. Notez au passage leur degré de dégradation. (Source : ICOM/University of Edinburgh)

Mythes et légendes

Maintenant que nous venons de lever le voile sur le mythe “originel” qui circulait sur le cuir de Russie nous allons nous intéresser aux autres légendes qui tournent autour de cette histoire. Certaines sont particulièrement farfelues et sont le produit d’un esprit purement Britannique, par exemple il a parfois été dit que le Prince Charles aurait renoncé à ses droits sur l’épave à condition que les peaux ne soient élevées que périodiquement et vendues ensuite, sans but lucratif, uniquement à des artisans respectant les méthodes traditionnelles. C’est tellement con que ça pourrait venir de StyleForum, ou pire, de Jacomo.
La légende la plus tenace, et celle qui est de loin la plus répandue voudrait que Cleverley aient achetés l’intégralité de la cargaison. Mais on peut toujours faire mieux, si vous en croyez le plouc de compèt Kirby “ma surfine est au prix de l’or” Allison seul Cleverley aurait la permission du Prince Charles pour fabriquer des chaussures avec les peaux du Metta Catharina...

Dans la continuité de ce mythe il existe une autre histoire selon laquelle Georges Cleverley aurait lui-même fabriqué en 1974 la première paire de chaussures en cuir de Russie issu de l’épave et cela pour l’usage du Prince Charles. Une autre fable, qu’on retrouve assez régulièrement voudrait que la cargaison du Metta Catharina doive son impressionnante préservation aux propriétés mythiques (ou mystiques ?) du cuir de Russie.
Et enfin il existe la dernière catégorie de mythes qui tirent carrément sur le mensonge et visent à exagérer et romantiser l’histoire du cuir Russie afin de le vendre ou de vendre des reproductions modernes comme nous allons le voir après. C’est le cas par exemple avec Hermès, mais également bien d’autres, qui vont insister très lourdement sur le côté “mystérieux” voire presque ésotérique du tannage du cuir de Russie et son “huile secrète”, sur sa recette soi-disant “perdue” mais ensuite retrouvée grâce aux efforts conjoints d’archivistes, de mages et d’Anna Karénine en personne.

Le genre de mythes que vous pouvez trouver un peu partout sur internet en rapport avec le Metta Catharina. (Source : watchlogic)
Le genre de mythes que vous pouvez trouver un peu partout sur internet en rapport avec le Metta Catharina. (Source : watchlogic)
Aleksandar Cvetkovic, pigiste du néant pour the Rake, y va de ses élucubrations. Selon lui le cuir de Russie est un cuir de renne (c’est trompeur), illégal et pratiquement impossible à acquérir (c’est mensonger) dont il n’existe qu’une seule source (c’est incorrect). Autant de mensonges en même pas 3 lignes, en voilà un qui devrait demander sa carte de presse. (source: therake)
Aleksandar Cvetkovic, pigiste du néant pour the Rake, y va de ses élucubrations. Selon lui le cuir de Russie est un cuir de renne (c’est trompeur), illégal et pratiquement impossible à acquérir (c’est mensonger) dont il n’existe qu’une seule source (c’est incorrect). Autant de mensonges en même pas 3 lignes, en voilà un qui devrait demander sa carte de presse. (source: therake)
Il ne s’arrête pas là et continue d’ajouter connerie sur connerie. Forcément quand on sait que the Rake s’était associé à Cleverley pour vendre une série d’objets en cuir de Russie, ça explique bien des choses. (source: therake)
Il ne s’arrête pas là et continue d’ajouter connerie sur connerie. Forcément quand on sait que the Rake s’était associé à Cleverley pour vendre une série d’objets en cuir de Russie, ça explique bien des choses. (source: therake)

Le devenir des peaux

Nous allons commencer par nous intéresser à ce qu’il est advenu des premières peaux qui ont été ramenées à la surface. Comme vous le savez au début les plongeurs ne savaient pas ce qu’ils avaient sur les bras. La légende voudrait qu’ils soient allés dans un pub et aient parlé de leur découverte en toute décontraction autours d’une pinte d’affreuse lavasse que les Anglais appellent bitter. Un jeune maroquinier les aurait entendus et aurait demandé s'il pouvait voir les peaux, ils acceptèrent et c’est ainsi que le jeune maroquinier eut la révélation de sa vie en découvrant qu’il s’agissait du mystérieux cuir de Russie, celui-là même que l’infâme René Belloq recherchait en vain pour le compte des nazis et qui devait leur donner la vie éternelle. Heureusement, Indiana Jones veillait et put s’emparer du précieux trésor avant ce celui-ci ne tombe entre de mauvaises mains. “It belongs in a museum” aurait-il dit. Le fait est qu’une partie du cuir va effectivement atterrir dans les collections d’un certain nombre de musées à travers le monde, Yale en possède au moins une peau, ainsi que le Wadsworth Atheneum, le Metropolitan, le Museum of Fine Arts de Boston etc etc. Certains musées vont même acheter plusieurs peaux afin de pouvoir restaurer certaines pièces de leur collection, c’est le cas par exemple du Winterthur museum.
Tout le cuir qui n’est pas vendu à des musées est vendu à des artisans, fabricants, collectionneurs, particuliers (en majorité anglophones) … Cela afin de financer l’excavation du site de fouille. Le montage qui va se mettre en place est le suivant. Le jeune maroquinier, Robin S. va être le seul et unique distributeur du cuir provenant du Metta Catharina. Le montage qui est mis en place est le suivant, les plongeurs remontent les peaux, Robin S. les désalinise en les immergeant dans de l’eau claire, puis il les nourrit à la lanoline avant soit de les utiliser pour ses projets de maroquinerie ou de les revendre à d’autres personnes. Au début le cuir du Metta Catharina circule relativement peu et est essentiellement connu dans les alentours de la ville de Plymouth. Ce n’est que bien après que Cleverley va entrer dans l’histoire comme nous allons vous l’expliquer.

Robin S. traitant les peaux à la lanoline après les avoir désalinisées au préalable. (Source : Ian Skelton)
Robin S. traitant les peaux à la lanoline après les avoir désalinisées au préalable. (Source : Ian Skelton)
Une fois les peaux traitées elles étaient mises à sécher tendues sur de grands cadres en bois. (Source : Ian Skelton)
Une fois les peaux traitées elles étaient mises à sécher tendues sur de grands cadres en bois. (Source : Ian Skelton)
Dans un premier temps le youfte provenant du Metta Catharina est surtout utilisé par des petits artisans. Les prix sont légèrement supérieurs à ceux d’un cuir normal, mais sont sans commune mesure avec ce qu’ils sont de nos jours. La photo de droite présente des objets fabriqués par Robin S. le maroquinier chargé de revendre les peaux. Celles qu’ils utilisent pour ses objets sont, sans surprise, de première qualité. (Source : celtic empire, archive.org, islands crafts)
Dans un premier temps le youfte provenant du Metta Catharina est surtout utilisé par des petits artisans. Les prix sont légèrement supérieurs à ceux d’un cuir normal, mais sont sans commune mesure avec ce qu’ils sont de nos jours. La photo de droite présente des objets fabriqués par Robin S. le maroquinier chargé de revendre les peaux. Celles qu’ils utilisent pour ses objets sont, sans surprise, de première qualité. (Source : celtic empire, archive.org, islands crafts)
Aux États-Unis beaucoup de peaux du Metta Catharina sont revendues par un avocat collectionneur d’antiquité nommé Daniel Putnam Brown qui se fournit chez Robin S. Sous son impulsion de nombreuses pièces de mobilier vont être restaurées avec le youfte provenant de l’épave afin d’être revendus aux enchères. (Source : Sotheby’s)
Aux États-Unis beaucoup de peaux du Metta Catharina sont revendues par un avocat collectionneur d’antiquité nommé Daniel Putnam Brown qui se fournit chez Robin S. Sous son impulsion de nombreuses pièces de mobilier vont être restaurées avec le youfte provenant de l’épave afin d’être revendus aux enchères. (Source : Sotheby’s)
Certains musées vont faire de même et profiter de cet afflux inattendu de cuir de Russie pour restaurer certaines pièces de leur collection comme c’est le cas avec cette chaise du Winterthur Museum. (Source : Winterthur Museum)
Certains musées vont faire de même et profiter de cet afflux inattendu de cuir de Russie pour restaurer certaines pièces de leur collection comme c’est le cas avec cette chaise du Winterthur Museum. (Source : Winterthur Museum)
Aujourd’hui encore certains artisans Britannique de petite envergure possèdent des stocks de youfte et l’utilisent en maroquinerie comme c’est le cas par exemple chez MacGregor & Michael. Observez la différence de couleur, et d’état général de la peausserie. (Source :  MacGregor & Michael)
Aujourd’hui encore certains artisans Britannique de petite envergure possèdent des stocks de youfte et l’utilisent en maroquinerie comme c’est le cas par exemple chez MacGregor & Michael. Observez la différence de couleur, et d’état général de la peausserie. (Source : MacGregor & Michael)

La légende des chaussures du prince Charles

Nous l’avons expliqué, une légende qui a la vie très tenace voudrait que Georges Cleverley ait fabriqué la première paire de chaussures en cuir de Russie pour le prince Charles et ce en 1974. C’est en réalité une légende, dont la seule part de vérité réside dans le fait que le prince Charles possède bien une paire de chaussures en cuir de Russie. Il existe une autre légende, qui est une version abrégée de la précédente et qui veut que les chaussures en cuir de Russie du prince soient des Cleverley, mais là encore ce n’est qu’une légende colportée par la marque elle-même.

Pour bien comprendre l’histoire des chaussures du prince Charles il faut prendre quelques détours et raconter l’histoire de la marque George Cleverley, que nous allons appeler Cleverley pour éviter toute confusion, ainsi que de ses fondateurs John Carnera et George Glasgow Sr. Cela ne surprendra pas les amateurs de chaussures bespoke puisque ce fait est relativement connu, mais la marque Cleverley actuelle n’a aucun lien de parenté direct avec George Cleverley le célèbre bottier dont la longue carrière a croisée celle de l’immense Tuczek

John Carnera et George Glassgow Sr. (Source : youtube)
John Carnera et George Glassgow Sr. (Source : youtube)

Dans les années 70 John Carnera et George Glasgow Sr sont bottiers chez Poulsen Skone & Co, aux alentours de 1972 Poulsen Skone est racheté par New & Lingwood qui souhaite étendre son activité dans le monde de la chaussure. En 1976 le bail de George Cleverley (78 ans) pour sa boutique historique de Cork street arrive à son terme. Il prend alors conscience qu’à son âge il n’a plus envie de s’encombrer d’une boutique, sans pour autant vouloir prendre totalement sa retraite. George ira donc voir Carnera pour savoir s’il peut continuer à recevoir ses clients mais chez New & Lingwood. Durant cette période George Cleverley va rester indépendant, mais il est régulièrement présent dans la boutique de New & Lingwood et en profite pour introduire ses clients à Carnera qui ensuite les récupère petit à petit. Les années passent et c’est vers le milieu des années 80 que John Carnera prend connaissance de l’existence d’un lot de cuir de Russie. Il existe deux versions quant à la façon dont il apprend cette nouvelle. La première est celle racontée par Carnera lui-même. Il explique qu’à cette époque, un client américain de New & Lingwood vient les voir et demande s’ils connaissent le cuir de Russie. Carnera répond par l’affirmative mais indique qu’un tel cuir n'existe plus. Le client lui dit alors que non seulement il sait ou en trouver mais qu’il en a également acheté une peau. C'est de cette façon que Carnera va entrer en contact avec Robin, le maroquinier qui était en relation directe avec les plongeurs et qui est chargé de revendre les peaux. Carnera va donc lui rendre visite sur place en Cornouailles et achète un premier lot de cuir provenant de l’épave.

George Glasgow Sr a une version différente de l’histoire, selon lui le maroquinier était un ami et il l’a naturellement informé de l’existence de l’épave et de sa cargaison…. On peut se demander pourquoi Glasgow Sr aurait dans ses amis un jeune maroquinier jusqu’alors insignifiant et habitant à des heures de Londres, mais surtout on peut se demander pourquoi son supposé ami aurait attendu une dizaine d’année pour lui faire part de la découverte car New & Lingwood ne vont entrer en possession d’un lot de cuir Russie qu’à partir de 1986/1987. Au final vous pouvez choisir de croire l’un ou l’autre, cela n’a pas grande importance.

New & Lingwood ne sont à priori pas les premiers bottiers à avoir accès au cuir de Russie contrairement à ce qui est souvent indiqué, une paire de chaussures en cuir de Russie provenant du Metta Catharina a été réalisée à la fin des années 70 par Pat Wilson, un bottier des ateliers John Lobb. New & Lingwood sont en revanche les premiers à avoir accès à un stock relativement conséquent de peaux et comme l’épave se trouvait dans les eaux territoriales du duché de Cornouailles ils décident de fabriquer la “première paire” (de leur stock) pour le prince Charles. Un reportage réalisé à l’époque par Thames News chez New & Lingwood en 1987 confirme cela, ce qui infirme de fait la légende selon laquelle le prince aurait eu des chaussures en cuir de Russie fabriquées par George Cleverley dès 1974.

Le reportage de Thames news, la moustache est d'époque.

Une paire de souliers réalisée en cuir de Russie à la fin des années 70 par Pat Wilson, un bottier des ateliers John Lobb. Cette paire a été exposée au WhichMuseum en 2011 lors d’une exposition sur le Metta Catharina. Il s’agit possiblement de la toute première paire de chaussures réalisée avec le cuir de l’épave. (Source : vegleatherhub)
Une paire de souliers réalisée en cuir de Russie à la fin des années 70 par Pat Wilson, un bottier des ateliers John Lobb. Cette paire a été exposée au WhichMuseum en 2011 lors d’une exposition sur le Metta Catharina. Il s’agit possiblement de la toute première paire de chaussures réalisée avec le cuir de l’épave. (Source : vegleatherhub)

John Carnera aime raconter un peu partout qu'il a alors rencontré le prince pour prendre ses mesures, et qu’il a ensuite fabriqué sa paire en cuir de Russie. Ce n’est de toute évidence pas exactement la vérité car dans le reportage réalisé par Thames News, ce n’est pas John Carnera que l’on voit furtivement travailler sur la paire royale (de chaussures, et non d’oreilles, le Prince Charles les a si belles) mais un très jeune bottier inconnu. En cherchant à identifier ce bottier j’ai retrouvé une célèbre photo en noir et blanc de George Cleverley (89 ans à l’époque) regardant travailler ce même jeune homme alors qu’il s’affaire sur les chaussures du Prince. Pour ajouter à la confusion, cette même photo se trouve dans le numéro 53 du magazine Point*re qui prétend que la photo représente George Cleverley et….George Glasgow Sr. Il n’en est rien, pour tout dire Point*re étant un croisement bâtard entre un rouleau de papier toilette et un catalogue publicitaire les rares informations qu’il donne son souvent frelatées. En réalité le jeune bottier en question s’appelle Andrew G. et a à l’époque seulement 22 ans et déjà des mains d’or. Cela ne veut pas dire pour autant que Carnera n’a pas réalisé la forme du prince ou qu’il n’a pas participé à certaines étapes de la fabrication. Les bottiers Anglais travaillent très souvent en équipe, mais Carnera aime bien tirer toute la couverture à lui comme nous allons le voir avec la suite de cette histoire.

Image extraite du reportage de Thames News montrant Andrew G. Travaillant sur la paire de New & Lingwood en cuir de Russie du Prince Charles. (Source : Thames News)
Image extraite du reportage de Thames News montrant Andrew G. Travaillant sur la paire de New & Lingwood en cuir de Russie du Prince Charles. (Source : Thames News)
Andrew G. Travaillant sur cette même paire sous le regard attentif de George Cleverley. Notez au premier plan la forme au nom du Prince. (Source : permanent style)
Andrew G. Travaillant sur cette même paire sous le regard attentif de George Cleverley. Notez au premier plan la forme au nom du Prince. (Source : permanent style)
Les souliers New & Lingwood du prince Charles en cours de fabrication. (Source : Thames News)
Les souliers New & Lingwood du prince Charles en cours de fabrication. (Source : Thames News)

En 1991 il va se passer deux évènements importants. Le premier c'est le décès à l’âge de 93 ans du grand George Cleverley. Le second c’est que New & Lingwood est racheté par un sud-africain qui veut transformer l'entreprise en pompe à shekel. Assez rapidement Carnera ne s'entend plus avec la nouvelle direction de New & Lingwood, il décide alors de vendre ses parts dans la société et 18 mois après la mort de George Cleverley il relance une entreprise avec le nom de Cleverley (en profitant du carnet d'adresse des quelques 200 clients que le défunt bottier lui a apporté au cours des années). Il sera accompagné dans cette nouvelle aventure de George Glasgow Sr, ainsi que du jeune Andrew G. qui officiera comme bottier chez Cleverley pour les années à venir. À partir de 1992 Carnera va chaque année rendre visite à Robin S. en Cornouailles et va lui acheter des lots de cuir de Russie pour le compte de la nouvelle société Cleverley. Carnera fait ensuite d’une pierre deux coups, il raconte partout que la paire du Prince Charles est une Cleverley pour faire chier New & Lingwood car la séparation s’est très mal passée, ce qui lui permet en passant de rajouter du prestige à sa marque nouvellement fondée. Cleverley vont petit à petit faire du cuir de Russie un de leur produit iconique, à tel point que si aujourd’hui ce cuir est devenu aussi célèbre c’est en très grande partie grâce à l’énorme communication qui a été faite dessus par la marque. Voilà comment naissent les légendes.

Capture d’écran du site de Cleverley, qui fait passer la paire de New & Lingwood du Prince Charles pour une paire de Cleverley. Notez au passage que selon le site le Prince porte cette paire dans la photo alors qu’il n’en est absolument rien, sa paire en cuir de Russie comporte un médaillon, la paire photographiée ici en est dépourvue…. L’enculade est totale. (Source : Cleverley)
Capture d’écran du site de Cleverley, qui fait passer la paire de New & Lingwood du Prince Charles pour une paire de Cleverley. Notez au passage que selon le site le Prince porte cette paire dans la photo alors qu’il n’en est absolument rien, sa paire en cuir de Russie comporte un médaillon, la paire photographiée ici en est dépourvue…. L’enculade est totale. (Source : Cleverley)
John Carnera examinant une peau de cuir de Russie provenant de l’épave. (Source : Ian Skelton)
John Carnera examinant une peau de cuir de Russie provenant de l’épave. (Source : Ian Skelton)
 Malgré le départ de Carnera New & Lingwood vont continuer à vendre des chaussures en cuir de Russie jusqu’au début des années 2000, mais cette fois en prêt à porter. New & Lingwood faisaient fabriquer leurs chaussures chez Crockett & Jones Edward Green et Alfred Sargent mais il est très probable que le fabricant de ces modèles en particulier soit Crockett & Jones. Notez les prix qui sont bon marché par rapport à la gamme Handgrade de C&J actuelle. (Source : New & lingwood)
Malgré le départ de Carnera New & Lingwood vont continuer à vendre des chaussures en cuir de Russie jusqu’au début des années 2000, mais cette fois en prêt à porter. New & Lingwood faisaient fabriquer leurs chaussures chez Crockett & Jones Edward Green et Alfred Sargent mais il est très probable que le fabricant de ces modèles en particulier soit Crockett & Jones. Notez les prix qui sont bon marché par rapport à la gamme Handgrade de C&J actuelle. (Source : New & lingwood)

L’état de préservation des peaux et leur propriétés magiques.

À partir du moment où vous allez essayer de refourguer un cuir issu d’une épave, vous avez tout intérêt à dire aux clients que le cuir est en parfait état de conservation car leur première réaction risque d’être négative. Mieux, afin de pousser le client au-delà de ses réticences vous pouvez essayer d’insinuer dans son esprit l’idée que si le cuir est dans un excellent état de conservation c’est en raison de son tannage exceptionnel et de ses propriétés légendaires. C’est exactement la technique qui a été utilisée par Cleverley pour leurs chaussures, mais toutes les marques qui utilisent le cuir du Metta Catharina ont recours aux mêmes ficelles, selon eux le cuir a survécu grâce à son caractère hydrophobe et à son tannage exceptionnel. C’est donner une vision un peu trop idyllique du cuir de Russie. Il faut tout d’abord commencer par se poser une question, est-il si rare de trouver du cuir dans les épaves ?

Le petit texte marketing habituel qu’on retrouve chez tous les utilisateurs du youfte provenant du Metta Catharina. (Source : New & lingwood)
Le petit texte marketing habituel qu’on retrouve chez tous les utilisateurs du youfte provenant du Metta Catharina. (Source : New & lingwood)
Cleverley livrent un “certificat d’authenticité” avec chaque produit de leur gamme 1786. La fin est particulièrement rigolote. Néanmoins ils n’essayent plus de faire passer leur youfte pour du cuir de renne alors que c’est encore monnaie courante chez énormément de revendeurs. (Source : Cleverley)
Cleverley livrent un “certificat d’authenticité” avec chaque produit de leur gamme 1786. La fin est particulièrement rigolote. Néanmoins ils n’essayent plus de faire passer leur youfte pour du cuir de renne alors que c’est encore monnaie courante chez énormément de revendeurs. (Source : Cleverley)

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les objets en cuir font partie des artefacts qui sont assez régulièrement découverts dans les épaves de navires. C’est un phénomène qui est malheureusement particulièrement observable sur les épaves qui ont été déclarées cimetière sous-marin en raison d’un grand nombre de victimes. Les corps disparaissent, mais souvent les chaussures restent. C’est le cas par exemple sur les épaves des cuirassés Hood et Bismarck où le fond marin est jonché de bottes et chaussures en cuir. Des chaussures en excellent état et des valises en cuir ont également été sauvées de l'épave du Titanic. Il existe aussi des exemples beaucoup plus anciens, bien qu’ayant coulé en 1545 l’épave du Mary Rose renfermait encore des chaussures de travail qui étaient rangées sous les ponts. Je vois déjà poindre votre indignation, comment est-il possible que des chaussures qui n’aient pas été tannées selon les préceptes des mages Russes puissent survivre sous l’eau ?

Les raisons derrière cela sont multiples, certes le cuir présente d’une manière générale une forte résistance à la détérioration microbienne notamment en raison des tanins et de certaines protéines qu’il contient. Mais ce sont surtout les facteurs environnementaux qui vont déterminer l’état de conservation du cuir comme de tous les autres artefacts. Dans le cas du Metta Catharina ces facteurs environnementaux étaient exceptionnellement favorables. Si vous vous intéressez un peu à l’archéologie vous savez que l’oxygène est un grand destructeur d’artefacts. Bien évidement je schématise, il y a d’autres facteurs qui entrent en jeux tel que le PH, le taux de salinité etc etc. Pensez par exemple au phénomène de “l’homme des tourbières” qui se produit parfois sur les corps trouvés dans les tourbières de l’Europe du Nord en raison d’une température basse, et d’un manque d'oxygène. Le cuir du Metta Catharina a bénéficié d’un contexte similaire puisque le cuir était dans une eau froide, et surtout il était enfoui sous plusieurs mètres de sédiments qui ont protégés le cuir contre l’oxygène. Les rouleaux de cuirs qui n’ont pas eu la chance d’être aussi protégés par la sédimentation étaient au contraire très fortement dégradés.
Même parmi le cuir qui était enfoui l’état de préservation des peaux était très variable. D’une façon générale les peaux qui étaient le plus à l’extérieur des rouleaux avaient le plus souffert, alors que les peaux les plus à l’intérieur étaient les mieux protégées. Beaucoup de peaux ont développées un aspect “gonflé” et rugueux, très similaire à l’aspect qu’à le cuir de requin par exemple. D’autres peaux ont noirci par endroit. Cette disparité dans l’état général du cuir est telle que certaines peaux mises côte à côte ont l’air de provenir de deux cuirs totalement différents. Elles n’ont ni la même texture, ni la même couleur, ni la même rigidité. Rigidité qui est elle aussi très variable, certaines peaux étaient parfaitement souples alors que d’autres étaient extrêmement rigides et décrites par certains artisans comme très désagréables à travailler. Et n’oubliez pas, toutes les peaux ont été traitées à la lanoline lors de leur récupération, et ce afin de les assouplir.

Un exemple de belles peaux du Metta Catharina qui sont bien préservées (Source : Smithsonian Libraries, MacGregor & Michael)
Un exemple de belles peaux du Metta Catharina qui sont bien préservées (Source : Smithsonian Libraries, MacGregor & Michael)
D’autres peaux font en revanche preuve d’un état de dégradation avancé. Si jamais vous vous posez la question ce sont des emportes pièces sur la peau la plus à droite.  (Source : Yale, Ian Skelton, celticempire)
D’autres peaux font en revanche preuve d’un état de dégradation avancé. Si jamais vous vous posez la question ce sont des emportes pièces sur la peau la plus à droite. (Source : Yale, Ian Skelton, celticempire)

Il est aussi intéressant de comparer l’état du youfte trouvé à bord du Metta Catharina avec celui qui a été retrouvé parmi les autres épaves à travers le monde. Ce travail (posté précédemment dans notre article) a été également effectué par l’université d’Édimbourg lorsqu’elle conduisait des recherches sur le cuir de Russie. Sans surprise, le youfte qui a été le mieux préservé est celui qui a bénéficié du meilleur environnement, et c’est celui du Metta Catharina, c’était d’ailleurs le seul qui ait conservé une relative souplesse naturelle. Celui qui n’a pas bénéficié d’un environnement aussi avantageux a été retrouvé dans un état avancé de dégradation.
Tout cela ne change rien au fait que la cargaison du Metta Catharina reste absolument exceptionnelle, mais cela démontre que l’on exagère les propriétés de ce cuir et qu’on lui donne une réputation d’invincibilité qui est très surfaite. D’ailleurs cette réputation n’est pas véritablement présente durant les premières années de la découverte, elle s’est établie avec le temps, au fur et à mesure que les différentes marques l’exploitant en construisaient la légende à des fins marketing.

Un portefeuille Cleverley en cuir de Russie de leur collection 1786 après quelques années d’utilisation. Le cuir magique et invincible s’est totalement désagrégé au niveau des coutures. Nous n’avons aucune information quant à la façon dont ce portefeuille a été utilisé, il ne s’agit donc pas de tirer des conclusions mais de s’interroger sur certaines affirmations débiles du marketing. (Source : facebook)
Un portefeuille Cleverley en cuir de Russie de leur collection 1786 après quelques années d’utilisation. Le cuir magique et invincible s’est totalement désagrégé au niveau des coutures. Nous n’avons aucune information quant à la façon dont ce portefeuille a été utilisé, il ne s’agit donc pas de tirer des conclusions mais de s’interroger sur certaines affirmations débiles du marketing. (Source : facebook)
Les Cleverley de Simon Crompton souffrent également d'une usure assez marquée, qu'il constate d'ailleurs de lui même. (Source: permanent style)
Les Cleverley de Simon Crompton souffrent également d'une usure assez marquée, qu'il constate d'ailleurs de lui même. (Source: permanent style)

Cela peut surprendre aujourd’hui mais à ses débuts le cuir de Russie provenant du Metta Catharina, n’est pas si cher que ça. Il faut dire que les quantités en circulation étaient énormes. Un article du Times paru en 2003 mentionne que les plongeurs ramenaient à la surface environ 200 peaux par an. Sur 27 ans d’exploitation à l’époque de la parution de l’article cela représente la somme colossale de 5,400 peaux. Cela parait immense, et est très vraisemblablement excessif mais il n’y a aucune façon de vérifier les informations données dans le Times. En réalité, il n’a jamais été mentionné combien de peaux ont été récupérées, les rapports de fouilles publiés à intervalles réguliers se contentent de mentionner que des peaux continuent à être récupérées sans jamais mentionner de quantité. En revanche nous savons que le Metta Catharina avait une capacité de 106 tonnes, que les peaux avaient été arrangée de la façon la plus optimale pour en embarquer le plus grand nombre possible et que la cargaison de chanvre semble être limitée à la partie avant du navire (celle qui est demeurée inexplorée). Il est évident que nous sommes en présence d’une cargaison, très conséquente. Après tout, Cleverley ont encore en 2022 une gamme complète de chaussures et de maroquinerie en cuir de Russie provenant de l’épave, et plus aucune nouvelle peau n’a été remontée depuis 2006, ce qui démontre qu’ils ont du stock. Cela a d’ailleurs fait dire à des esprits moqueurs, que le cuir du Metta Catharina est comme le pétrole. On répète à longueur d’années qu’il va bientôt disparaître alors qu’on en trouve toujours plus. Aujourd’hui il existe encore un certain nombre de peaux en circulations, dont la vaste majorité sont déjà entre les mains d’artisans et de marques comme Cleverley, ce qui explique une montée des prix significative de ce cuir bien que la qualité se dégrade de plus en plus, les meilleures peaux ayant été utilisées il y a des années de cela. Il faudra probablement encore quelques années avant que le stock de cuir du Metta Catharina soit complètement épuisé, même s’il y a eu un regain d’intérêt pour le cuir de Russie ces dernières années, notamment en raison de l’apparition d’un grand nombre d’imitations sur le marché.

Une photo qu’il est très rare de voir. Des peaux fraichement récupérées de l’épave du Metta Catharina. Ce lot ne représente qu’une petite partie de la cargaison du navire. Quand on vous dit qu’il y avait du stock… (Source : Ian Skelton)
Une photo qu’il est très rare de voir. Des peaux fraichement récupérées de l’épave du Metta Catharina. Ce lot ne représente qu’une petite partie de la cargaison du navire. Quand on vous dit qu’il y avait du stock… (Source : Ian Skelton)
Avec le temps les peaux qui ne sont pas déjà en possession de fabricants ou artisans sont de plus en plus rares et ont vu leur valeur augmenter de façon exponentielle, comme en témoigne ce lot d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s (Source : Sotheby’s)
Avec le temps les peaux qui ne sont pas déjà en possession de fabricants ou artisans sont de plus en plus rares et ont vu leur valeur augmenter de façon exponentielle, comme en témoigne ce lot d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s (Source : Sotheby’s)

Les imitations actuelles du cuir de Russie.

Les peaux du Metta Catharina ne sont pas éternelles et un jour où l’autre le stock s’épuisera bel et bien. Depuis quelques années on observe déjà un phénomène très amusant, à savoir que le cuir est souvent utilisé en dépit du bon sens en raison de sa rareté. Dans un souci d’optimisation absolue, les personnes qui ont encore accès à ce cuir ont tendance à utiliser les peaux de façon inadaptée et l’on trouve de très nombreux objets de maroquinerie, y compris chez Cleverley, qui sont réalisés dans ce qui serait considéré en temps normal comme des chutes. Pour autant les clients payent de plus en plus cher pour ces fonds de poubelle, c’est l’avantage d’avoir un cuir qui sort littéralement d’une épave, vous n’avez pas à vous excuser quand vous tapez dans le rebut. Ce phénomène n’a pas échappé à certains et devant le fort pouvoir d’évocation que possède le cuir de Russie originel et son histoire rocambolesque pour ne pas dire romanesque ce n’était qu’une question de temps avant que quelques pilleurs de tombes ne cherchent à tirer profit du cadavre. Après tout, jusque-là nous avions eu l’intervention d’Indiana Jones, alors qu’on ajoute l’inspecteur Clouzot et le professeur Frankenstine, c’est dans la continuité des choses. Il y a donc eu plusieurs tentatives plus ou moins couronnées de succès de mettre sur le marché des reproductions du cuir de Russie. Forcément, qui dit plusieurs tentatives dit qu’elles sont en concurrence les unes avec les autres et chacune va aller de son petit blabla marketing pour expliquer pourquoi elle est unique, authentique etc etc, ce qui va malheureusement générer beaucoup de confusion.

Un exemple qui montre bien la disparité des peaux employées.  Le bracelet de droite provient de la collection 1786 de Cleverley. Malgré son prix de £350 il n'est pas proprement fabriqué et n'utilise pas une peau particulièrement belle. Les bracelets de Julius legend sont mieux fabriqués mais la qualité des peaux demeure aléatoire (Source Julius legend, Cleverley)
Un exemple qui montre bien la disparité des peaux employées. Le bracelet de droite provient de la collection 1786 de Cleverley. Malgré son prix de £350 il n'est pas proprement fabriqué et n'utilise pas une peau particulièrement belle. Les bracelets de Julius legend sont mieux fabriqués mais la qualité des peaux demeure aléatoire (Source Julius legend, Cleverley)
La paire de Simon Crompton en cuir de Russie est fabriquée dans un cuir qui est visuellement très inférieure à ce que Cleverley utilisent en général pour leurs clients qui payent en espèce sonnante et trébuchantes, signe que les stocks diminuent.
La paire de Simon Crompton en cuir de Russie est fabriquée dans un cuir qui est visuellement très inférieure à ce que Cleverley utilisent en général pour leurs clients qui payent en espèce sonnante et trébuchantes, signe que les stocks diminuent.

Le “cuir de Russie” de J&FJ Baker

Nous allons tout d’abord parler de la tentative qui est parvenue à copier au mieux le cuir de Russie originel, il s’agit du “cuir de Russie” de J&FJ Baker, également appelé Volynka™ chez Hermès. L’histoire de l’élaboration du cuir Volynka™ par Baker est difficile à raconter, non pas parce qu’elle est complexe mais parce qu’elle a bénéficié du budget marketing Hollywoodien d’Hermès. Il est à l’heure actuelle impossible de déceler le vrai du faux, en fonction des sources et des personnes il y a des imprécisions, des contradictions. Alors je vais vous donner la version officielle et nous allons ensuite la décortiquer tant bien que mal. Tous ces propos sont trouvables à droite à gauche sur internet, je n’invente rien mais le sarcasme est bien évidemment mien.

Il était une fois une jeune conservatrice restauratrice qui lors d’un heureux concours de circonstances entre en possession d’un morceau de cuir provenant de l’épave du Metta Catherina. Elle est très étonnée de cette découverte car normalement, les cuirs provenant d’épaves sont inutilisables. Or là, elle avait devant elle un cuir magique qui était utilisable tel quel (elle oublie de dire qu’il a été désalinisé, et traité intensivement à la lanoline, mais passons). Elle a alors une épiphanie, pourquoi ce cuir a-t-il résisté ? Quelles étaient les méthodes de production ? Existe-t-il encore ? Bref, vous avez compris l’idée, le monde est une boite de chocolat, toussa toussa.
Elle décide alors en 2012 de lancer de façon indépendante un projet de recherche sur ce cuir particulier, pour le refaire “vraiment à l’identique”. Et d’après elle il ne “s’agissait pas de faire un cuir commercialisable mais de se lancer dans une recherche technique et historique”. Certes. Toujours est-il qu’elle se lance sur un projet qui va durer plusieurs années. Elle commence par effectuer des recherches historiques, puis elle recherche ensuite des fournisseurs. Il faut trouver les peaux, mais aussi les écorces, les huiles… Pour ce faire elle est accompagnée d’une traductrice, d’un parfumeur et surtout de J&FJ Baker la célèbre tannerie Anglaise. Au bout de 5 ans, ils “percent le mystère du cuir de Russie” et un livre est publié pour célébrer l’évènement “Cuir de Russie, mémoire du tan”, livre qui comme par hasard sera ensuite offerts à certains clients d’Hermès ayant acheté des sacs fabriqués en cuir Volynka.

Sac Haut à courroies d’Hermès réalisé en cuir Volynka accompagné du livre mémoire du tan. (Source : purseblog)
Sac Haut à courroies d’Hermès réalisé en cuir Volynka accompagné du livre mémoire du tan. (Source : purseblog)

Si vous avez envie de croire aux fées c’est votre problème, rien ne vous empêche d'adhérer à cette version qui est celle qui est parfois mise en avant. C’est une très belle histoire, et après tout il est même possible qu’elle soit vrai. Il y a en revanche quelques problèmes avec cette version, car elle est en partie contredite par Hermès. De leur côté Hermès disent que ce sont eux qui lancent un groupe d’étude en 2011 ou 2012 et ils commissionnent la conservatrice restauratrice et Baker pour que ces derniers leur fabriquent une réplique au cuir de Russie. Il ne semble donc pas véritablement s’agir d’un projet indépendant. Il faut dire qu’il parait difficile à une personne seule de demander à une tannerie de ressusciter un cuir, sans perspective commerciale derrière.
Hermès ont eu connaissance du cuir de Russie dans les années 90 et ils ont semble-t-il un peu raté le train. Ils achètent une douzaine de peaux et les utilisent pour faire des sacs à dépêches et des sacs à main Kelly qui sont aujourd’hui exposés au Conservatoire des créations Hermès à Pantin. Est-ce que le cuir n’est pas à la hauteur de leurs exigences, est-ce qu’ils ne sont pas en mesure d’acheter suffisamment de peaux ? Impossible de le savoir, toujours est-il qu’Hermès voient la manne financière potentielle qu’il y a à “relancer” le cuir de Russie et c’est ce qu’ils vont faire. Cela leur permettra également d’en faire une marque déposée (Volynka™) s’assurant de fait un monopole sur la production de ce cuir puisqu’Hermès sont très forts sur leur sourçage et sa protection.

Sac Hermès Kelly et Squelette boutonnière, réalisés en cuir de Russie provenant de l’épave du Metta Catharina. Ces objets sont aujourd’hui au conservatoire Hermès de Pantin. (Source : mémoire du tan)
Sac Hermès Kelly et Squelette boutonnière, réalisés en cuir de Russie provenant de l’épave du Metta Catharina. Ces objets sont aujourd’hui au conservatoire Hermès de Pantin. (Source : mémoire du tan)

Mais revenons à notre groupe de travail et au résultat qu’il a obtenu. La conservatrice restauratrice, Baker, mais également Hermès insistent tous très lourdement sur le fait qu’ils ont “percé le mystère du cuir de Russie” (la conservatrice dira même “j'ai eu la satisfaction profonde de retrouver cette recette perdue”), qu’ils l’ont recréé et qu’il s’agit d’une “résurrection”, ou encore qu’ils l’ont “sauvé de l’oubli”. Tout en mentionnant assez rapidement qu’il s’agit d’une reproduction. Pour être franc, ils ont un peu le cul entre deux chaises. D’un côté, ils ont envie de faire passer le message qu’ils ont “the real deal”, que le cuir de Russie, maintenant, c’est eux. Mais de l’autre ils doivent concéder (à demi-mot) qu’il ne s’agit bel et bien que d’une reproduction…. Comme on en faisait déjà au XVIIIème et XIXème siècle.
Il faut bien comprendre que le cuir de Russie d’Hermès a été fabriqué de la même façon que toutes les copies qui avaient été faites précédemment, à savoir en se basant sur un travail d’archive et puis en tâtonnant, en faisant des essais petit à petit. Il ne faut pas s’imaginer que l’on est en mesure de faire de l’ingénierie inversée, qu’en analysant une peau de cuir de Russie historique, on aura immédiatement toutes les informations. Ils n’ont en réalité rien percé du tout, la recette “perdue” n’a pas été retrouvée. C’est d’ailleurs évident quand la conservatrice déclare par exemple : “on est en train de comparer notre cuir moderne au cuir ancien, et ça colle parfaitement. Même au niveau des teintures utilisées, on vient juste de découvrir qu’on utilisait du bois du Brésil comme à l’époque”. Mais cela fait au moins 300 ans que l’on sait que les Russes utilisaient du bois-brésil. La seule différence c’est qu’effectivement aujourd'hui on est en mesure de le confirmer scientifiquement. D’ailleurs, les recherches scientifiques liées à au cuir de Russie (et à Hermès) ont été publiées. Ce sont ces mêmes recherches qui ont confirmés que le cuir de Russie est avant tout un cuir de bovidés. L’article Method development for the identification of Russia Leather - Comparative study of waterlogged leather samples (auquel la restauratrice a participé) donne tous les détails qu’il y a à savoir. Ces recherches ont fait l’objet d’une publication à l’ICOM, vous pouvez également trouver une conférence qui a eu lieu sur le sujet organisée par la musée du Quai Branly. Bref, le sujet est bien documenté. Vous y apprendrez que la recherche de tannins est un exercice difficile, mais qu’il a été possible de confirmer grâce à l'identification de catéchine que l'écorce de bouleau et de saule est utilisée dans le processus de fabrication du cuir de Russie, et comme il a déjà été dit, que le bois-brésil était également utilisé. En revanche l'utilisation de l'huile de bouleau n'a pu être confirmée à ce stade, d’autres recherchent semblent en cours à ce sujet. Voilà les informations que l’on peut obtenir aujourd’hui grâce à l’ingénierie inversée du cuir, cela permet de fermer des pistes, d’en ouvrir d’autres de confirmer des choses, mais ça ne dira jamais “ajoutez 500 grammes de sucre et laissez reposer pendant 12 mois”.

Malgré tout cela, il n’en reste pas moins que la reproduction de Baker est la plus belle sur le marché, et de loin. Si l’on fait abstraction du marketing, de la “recette secrète” et de tout ce qui gravite autour, le groupe de travail d’Hermès, la conservatrice, Baker, tous ont fait un travail absolument formidable pour obtenir un résultat qui est très largement au-dessus de la concurrence. Le cuir existe en deux itérations différentes, d’un côté il y a celle proposée par Baker au commun des mortels (qui demeure très belle et est adaptée en fonction des clients) et de l’autre il y a le cuir Volynka qui est un cuir spécifiquement réalisé pour Hermès. Comme je le disais c’est une marque déposée, la marque a demandé une couleur et un grain très spécifique, qui sont à mon avis parmi les plus beaux de toutes les reproductions. Le grain est légèrement plus marqué, la teinte est plus nuancée, peut-être un peu plus profonde. C’est un superbe cuir de maroquinerie qui prend très bien la lumière et qui est vraiment très joli quand il est utilisé pour les sacs ou des serviettes. Si Hermès insistent autant sur la fidélité de leur copie à l’original c’est probablement car les autres marques se contentent en général d’imiter le grainage du cuir de Russie sur des peaux au tannage lambda (par exemple l'Utah grain de Haas), sans se préoccuper des autres caractéristiques comme l’odeur. Sur cet aspect Hermès ont réussi à produire un cuir qui a une odeur immédiatement identifiable, c’est au final une odeur assez proche de ce qu’on peut avoir avec une peau du Metta Catharina, mais en plus fort. Du moins durant les premiers jours, l’odeur s’estompe un peu avec le temps. C’est une odeur assez masculine, qui mélange des notes de tourbe et qui est légèrement boisée. À mon sens leur reproduction est un sans-faute, mais par pitié, qu’on arrête avec le Metta Catharina, avec la magie, avec le cuir de Russie martyrisé, le cuir de Russie outragé, mais le cuir de Russie retrouvé.

 “Cuir de Russie” par J&FJ Baker, la tannerie le propose en noir et en marron.  (Source :millhandmade)
“Cuir de Russie” par J&FJ Baker, la tannerie le propose en noir et en marron. (Source :millhandmade)
Sac à dépêches en cuir Volynka, si vous voulez le même Hermès vous dira très probablement de passer 18 mois sur liste d’attente, ce qui est leur façon polie de vous dire d’aller vous faire mettre. (Source:purse blog)
Sac à dépêches en cuir Volynka, si vous voulez le même Hermès vous dira très probablement de passer 18 mois sur liste d’attente, ce qui est leur façon polie de vous dire d’aller vous faire mettre. (Source:purse blog)
$1099 pour une peau en “cuir de Russie” de Baker. Même si RMLS ne sont pas réputés pour des prix particulièrement “placés”, c’est très cher. Vous noterez également le très discret et subtil “200 Year Sunken Treasure Leather” qui en dit long sur le public visé. (Source : RMLS)
$1099 pour une peau en “cuir de Russie” de Baker. Même si RMLS ne sont pas réputés pour des prix particulièrement “placés”, c’est très cher. Vous noterez également le très discret et subtil “200 Year Sunken Treasure Leather” qui en dit long sur le public visé. (Source : RMLS)
Crockett & Jones prétendent également avoir l'exclusivité sur le "cuir de Russie" de Baker, mais dans leur cas c'est juste du flanc pour épater les débiles.  (source: C&J)
Crockett & Jones prétendent également avoir l'exclusivité sur le "cuir de Russie" de Baker, mais dans leur cas c'est juste du flanc pour épater les débiles. (source: C&J)
Comme en témoigne cette sélection de ”Galway” en "cuir de Russie" Baker. Vous avez Carmina, Edward Green, Winson, Midas, Lof & Tung... So original, so unique... (Source: Sartorialisme)
Comme en témoigne cette sélection de ”Galway” en "cuir de Russie" Baker. Vous avez Carmina, Edward Green, Winson, Midas, Lof & Tung... So original, so unique... (Source: Sartorialisme)

Les autres tentatives d’imitation

Il est possible que si Hermès a décidé de lancer un groupe d’étude pour la création de leur propre reproduction du cuir de Russie en 2012, c’est parce qu’à la même époque d’autres “répliques” commencent à se répandre sur le marché, ou sont en préparation, on peut évoquer par exemple l'Utah calf de Haas, le Radica Museum Russia d'Ilcea, le Hatch Grain de Conceria Walpier et d'Horween mais il en existe bien d'autres. J’insiste sur le fait de mettre réplique entre guillemets. Car au risque de me répéter Baker sont jusque-là les seuls à avoir eu réellement une démarche de reproduction d’un cuir ancien, leur “cuir de Russie” est véritablement une copie comme pouvaient en faire les tanneurs Européens du XVIIIème et XIXème siècle. Les autres cuirs “de Russie” qui sont sur le marché, ne sont que des cuirs grainés vendu une blinde aux débiles en raison d’un effet de mode. Effet de mode en grande partie lancé par Horween avec l’apparition de leur texture dite “Hatch Grain”, la tannerie Américaine est l'une des premières à se lancer sur ce marché juteux. Il semble que le lancement de cette nouvelle texture ait été combinée à l'élaboration d’un nouveau cuir dit “Pionner”, ce qui expliquerait les problèmes qu’il y a eu une fois que cette nouvelle offre s’est retrouvée sur le marché. Avant d’aller plus loin, sachez que le cuir “ Pionner” d’Horween est un cuir de vache au tannage mixte, il a donc subi un premier tannage au chrome qui a été suivi d’un second tannage végétal (ce qui est essentiellement une façon de gagner du temps par rapport à un tannage végétal strict). Ce cuir est ensuite nourri avec ce qu’Horween appelle “a rich proprietary blended oil emulsion”, comprendre par là un mélange d’huile diluée sur laquelle ils ne veulent pas trop en dire. Il ne s'agit donc pas d'un cuir au tannage végétal comme l'était le cuir de Russie originel ou comme l'est celui de Barker.

Nous allons nous focaliser sur l'imitation d'Horween car avec celle de Barker c'est la seule qui soit digne d'intérêt. Aux alentours de 2012 Gaziano & Girling (G&G) sont parmi les premiers à utiliser cette nouvelle texture “Hatch Grain” vraisemblablement combinée à leur cuir “Pionner”. Il est difficile de savoir quelles étaient les intentions d’Horween au moment du lancement de ce nouveau grainage. Aux débuts la marque ne fait absolument aucune référence au cuir de Russie, mais il est évident que le grain s’en inspire très fortement. De leur côté ils expliquent qu’il s’agit avant tout d’une texture, et qu’ils peuvent l’appliquer à différents cuirs, d’ailleurs ils vont également lancer un cuir cordovan hatch grain. Ce sont les revendeurs qui vont se charger de faire leur marketing et d’associer le hatch grain d’Horween au youfte et cela de la façon la plus putassière possible. Certains l’appellent “Horween Leather, Russian Hatch Grain”, d’autres “Pioneer Reindeer”. Même les réputés A&A Crack & Sons mentionnent le cuir de Russie dans leur fiche produit sur le Pioneer hatch grain. Mais la palme du racolage revient de loin à la marque Stephano Bemer (qui n’a plus aucun lien avec son défunt créateur, ce qui m’enlève tout scrupule si jamais j’en avais). Stephano Bemer font exactement la même chose qu’Hermès en expliquant avec des trémolos dans la voix que le cuir de Russie est légendaire et qu’avec Horween ils sont décidés à le rendre immortel. Ils parlent du Metta Catharina, du youfte légendaire et indestructible de la toundra glacée, la totale. Et je cite ce qui va suivre car c’est tellement du foutage de gueule qu’il faut le conserver pour la postérité : “Dans le respect de cet héritage, Stefano Bemer a initié une collaboration avec Horween Leather, l'une des plus importantes tanneries au monde, dans le but de faire revivre le cuir de cette époque. Grâce à nos efforts conjoints, nous avons réussi à obtenir une couleur, une texture et des caractéristiques extrêmement similaires à celles du cuir russe”. Vous allez me dire que vous ne voyez pas la différence avec communication d’Hermès… Sauf que ce cuir n’existe pas. Tout ce que Bemer a fait c’est reprendre le pioneer hatch grain qui existe déjà et lui mettre une couche d’antiquing sur la tronche (de la patine si vous préférez).

Le cuir pioneer d’Horween (Source : the TR)
Le cuir pioneer d’Horween (Source : the TR)
Stephano Bemer qui ne se sentent plus pisser (Source :  Stephano Bemer)
Stephano Bemer qui ne se sentent plus pisser (Source : Stephano Bemer)
Même le très sérieux A&A Crack ne résiste pas à l'envie de faire un peu de racolage. (Source :  A&A Crack & Sons)
Même le très sérieux A&A Crack ne résiste pas à l'envie de faire un peu de racolage. (Source : A&A Crack & Sons)

Il semble que les débuts du cuir pioneer aient été un peu difficiles. Le résultat a d’abord été problématique puisque la teinture avait tendance à ne pas tenir sur le cuir. Le résultat aurait été suffisamment mauvais pour que Gaziano & Girling aient besoin de décaper et de reteindre leur cuir avant de le vendre. Malheureusement ces problèmes ne sont pas spécialement bien documentés puisque d’une part s’agissant d’un cuir majoritairement disponible en MTO les volumes étaient restreints et d’autre part G&G ont été assez rapide à mettre une solution en place pour leurs clients. Alfred Sargent sont confrontés aux mêmes problèmes, mais là encore les volumes sont beaucoup trop faibles pour que cela fasse du bruit, au mieux on trouve quelques bruits de forum à droite et à gauche. Il semble qu’ensuite Horween ait retravaillé son cuir afin de corriger ces problèmes de teinture.

Une rare paire d’Alfred Sargent réalisée en cuir hatch grain d’Horween (Source: Styleforum)
Une rare paire d’Alfred Sargent réalisée en cuir hatch grain d’Horween (Source: Styleforum)
Cette même paire d’Alfred Sargent sauf qu’après quelques ports la finition ne tient pas en place. (Source : Styleforum)
Cette même paire d’Alfred Sargent sauf qu’après quelques ports la finition ne tient pas en place. (Source : Styleforum)
Des bruits de forum quant à la réputation du cuir hatch grain d’Horween. (Source ; Styleforum)
Des bruits de forum quant à la réputation du cuir hatch grain d’Horween. (Source ; Styleforum)

C’est avec Saint Crispin’s (et dans une moindre mesure Zonkey Boots, que je ne vais pas aborder ici) que les problèmes vont devenir beaucoup plus amusants, ce qui vaudra une volée de bois vert à la marque mais également à son distributeur Skoaktiebolaget. Pour ceux qui l’ignorent Saint Crispin’s c’est un peu une version luxe de Vass mais au lieu d’être fabriqué en Hongrie, c’est fabriqué en Roumanie. Il y aurait beaucoup à dire sur Saint Crispin’s, la marque était prometteuse au tout début des années 2000 mais elle est rapidement devenue une machine à hype pour les veaux de Styleforum. Je n’ai rien de particulier contre St Scriprin’s, mais le fait est qu’ils se trimballent quelques casseroles sur le dos, probablement à cause d’une croissance trop rapide et mal gérée. Avec le temps les prix sont passés d’un peu moins $900 pour une paire à pratiquement $1500, alors que le produit est globalement le même et utilise toujours régulièrement ce crust un peu douteux. Mais ça n’est pas grave car dans la tête du client moyen Saint Crispin’s ses chaussures Roumaines à $1500 ont la même valeur qu’une paire bespoke à $3500. C’est un peu une marque privilégiée par les hard discounteurs américains, le profil du client est souvent le même, assez riche pour dépenser $1500 dans des chaussures, pas assez pour être client bespoke des bottiers Européens. Dans leur tête c’est une affaire, et ils sont donc assez prompt au fanboyisme.

Saint Crispin’s vont proposer plusieurs modèles en “russian calf” (également appelé “RUS075”) aux alentours de 2014. Je ne suis jamais parvenu à obtenir avec certitude l’origine du cuir qui était utilisé par la marque. Certaines rumeurs insistantes parlent d’Horween, ce qui correspondrait bien avec les problèmes de décoloration observés par les autres marques quelques années auparavant. Mais Saint Crispin’s n’ont jamais communiqué ouvertement sur la tannerie qui leur fournissait ce “russian calf” donc la provenance peut être tout aussi douteuse que leur célèbre crust. Il n’en reste pas moins que c’est probablement le plus beau naufrage de toute cette histoire. Skoaktiebolaget vont lancer plusieurs MTO Saint Crispin’s avec ce nouveau cuir et vont les proposer sur Styleforum à la guilde des idiots utiles. Problème, le cuir “RUS075” vieillit très mal, marque fortement et surtout il perd sa teinture créant des griffures et autres zones décolorées et cela dès les premiers ports. Il semblerait que l’un des problèmes majeurs réside dans l’interaction entre la teinture et les huiles utilisées mais Saint Crispin’s ont toujours refusé de considérer cela comme un défaut (it’s a feature) mieux ils ont tout simplement ignoré les problèmes. Du coup cela a donné lieu à un dialogue de sourds entre clients lésés et fanboys écervelés. La réponse qui a été faite par Skoaktiebolaget a été absolument hilarante, ils se sont contentés de mettre en ligne une page expliquant à leurs clients comment entretenir leurs chaussures en “russian calf” par Saint Crispin’s. Dans un sens, Saint Crispin’s et leur tannerie (Horween ou une autre) ont peut-être réussi à émuler au mieux le cuir du Metta Catharina, c’est le seul cuir de Russie moderne qui après 5 minutes de port semble vraiment avoir passé 200 ans sous l’eau.

 Le désastre St Crispin’s. (Source : Styleforum)
Le désastre St Crispin’s. (Source : Styleforum)
Le naufrage est total (Source: Styleforum)
Le naufrage est total (Source: Styleforum)
Les recommandations de Skoaktiebolaget quant à l'entretien des chaussures en "cuir de Russie" de St Crispin's. (Source:Skoaktiebolaget)
Les recommandations de Skoaktiebolaget quant à l'entretien des chaussures en "cuir de Russie" de St Crispin's. (Source:Skoaktiebolaget)

Guide d’entretien pour les souliers en cuir

Avant-propos

Vous venez de vous découvrir une passion pour les chaussures en cuir et à mesure de vos lectures sur les zinternets vous apprenez avec effroi (ou avec joie, c’est selon) qu’il ne faut pas seulement raquer pour les pompes mais qu’il faut également hypothéquer un rein en cirage, brosses et autres crachoirs pour la maintenance. Il fût un temps où l’on déléguait les bassesses de l’entretien au personnel de maison. Un tel luxe se trouve encore dans certains pays, un très bon ami à moi a grandi en Côte d’Ivoire avec tout l’attirail de la coloniale, hépatite comprise. Du boy au garde du corps en passant par la cuisinière, il avait tout. En guise de réveil on lui chatouillait les pieds et le jour où il est parti pour la métropole sa cuisinière s’est proposée de le suivre de crainte qu’il ne meure de faim. Aujourd’hui à moins d’être un expat dans le tiers monde ou un membre de la communauté fermée des 1 %, il n’y plus de petit personnel. Vous allez devoir vous farcir toutes les tâches ingrates vous-même, car le cirage de pompe c’est ingrat, d’où l’expression. C’est ingrat car c’est une perte de temps. Ce n’est pas pour rien que c’était un travail de rue pratiqué par des petites mains. Alors je sais que pour faire passer la pilule il est de bon ton de travestir cette corvée en une sorte de moment de détente. Si vous écouter Olga Squerri ça semble même être la recherche d’une volupté suprême. Mais ne vous y trompez pas, plus vous avez de paires et plus on se rapproche des galères voire même du bagne. Vous allez suivre la trajectoire classique, au début vous allez être un maniaque de l’entretien, un brossage après chaque port, une révision complète par semaine, des glaçages à la volée. Et puis, plus votre collection va s’agrandir plus vous allez trouver cela fastidieux. Les brossages vont devenir de plus en plus espacés, les nettoyages en profondeur hebdomadaires vont devenir mensuels et finalement annuels. Au début je peux concevoir que vous soyez amusé par l’idée de vous enfermer dans votre bureau pour astiquer vos chaussures en fumant un cigare tout en écoutant de la musique et en sirotant un cognac Louis XIII, mais plus les années passent et plus cela se transforme en excuse pour se pinter la ruche tranquillement sans avoir à supporter autrui. En réalité, après quelques années vous allez avoir tendance à balancer vos pompes dans un placard et à ne vous en souciez que si vous voulez les porter. Et puis un jour vous allez vous sentir coupable, ou vous allez avoir votre première paire bespoke et c’est alors vous recommencez le cycle jusqu’à ce que chacune de vos paires soient irréprochables. Au final l’entretien c’est un peu comme un bouquin fétiche. On le ponce jusqu’à la nausée et puis on le met de côté, presque à l’oublier. Jusqu’au jour où on le reprend et en voulant simplement parcourir les premières pages on se retrouve à le lire intégralement. Oui l’entretien est fastidieux mais comme il s’agit d’un passage inévitable autant en expliquer les bases surtout que vos parents, particulièrement s’ils sont de la génération 68, étaient trop occupés à militer en faveur des rouges et de la pédophilie pour vous apprendre à vous démerder dans la vie.

Avant de commencer, il est inutile de venir chouiner dans les commentaires pour dire “gnagna moi je fais pas comme ça”, d’une part je n’en ai absolument rien à cogner, d’autre part il n’existe pas une seule et unique façon de procéder mais des dizaines. Cet article a pour but d’être le plus complet possible et va donc couvrir l’entretien courant comme le décrassage intégral tel que certaines paires de seconde main peuvent en avoir besoin, à vous de piocher ce qui vous intéresse et d’utiliser la table des matières. Je décline également toute responsabilité si vous flinguez vos chaussures, les produits et techniques décrites sont normalement sans risques mais prudence est mère de sûreté.

Les principes

Le savoir de base

Quelle est la différence entre le cirage et le crémage ?

La majorité des gens s’imaginent qu’il faut “cirer” les chaussures à la Kiwi pour les entretenir. Les vendeurs de pompes en boutique ont tendance à entretenir ce mythe et essayent régulièrement de refiler une boite de cirage de leur marque aux clients les moins attentifs. Dès lors ces gens tombent des nues quand on leur explique qu’il existe deux produits différents que sont la pâte et la crème et que c’est de dernier qu’il faut utiliser. La confusion est entretenue par des marques comme Saphir qui vendent les deux produits sous le label cirage, probablement pour ne pas être en décalage avec cette idée ancrée dans la société qu’il faut cirer les pompes. La crème est un produit semi solide qui va pénétrer en profondeur le cuir, afin de l’hydrater ou de le nourrir, c’est la même chose. Se faisant la crème évite que le cuir ne se dessèche craquèle et finalement craque.
La pâte ("cirage"), est un produit plus dense que la crème qui va rester en surface et qui sert surtout à faire briller le cuir, mais qui dans une certaine mesure va également offrir une forme de protection contre les intempéries et les saletés. La pâte est également utilisée pour réaliser des glaçages, sujet que l’on ne va pas traiter dans cet article.
Il est impensable d'utiliser seulement de la pâte sans jamais crémer. Le cuir va devenir sec et finira par craquer car la pâte assèche le cuir. L’utilisation de la pâte est donc totalement facultative et relève d’une préférence personnelle plutôt que d’un réel besoin pour le cuir.

La pâte (à gauche) sert à faire briller et glacer, la crème (à droite) sert à nourrir le cuir. (Source: Sartorialisme)
La pâte (à gauche) sert à faire briller et glacer, la crème (à droite) sert à nourrir le cuir. (Source: Sartorialisme)
Quelle couleur choisir pour les crèmes et les pâtes ?

Le principe de base est de prendre une teinte légèrement plus foncée que celle des chaussures mais ça n’est pas une obligation. Il est possible de jouer avec les teintes et il existe quelques astuces. Par exemple pour donner un effet patiné à une paire de couleur bordeaux il peut sembler naturel d’utiliser du noir alors qu’en réalité cela produira un résultat “sale” assez peu réussi, et l’effet est beaucoup plus convaincant en utilisant du bleu marine. Vous pouvez en revanche utiliser du noir sur les coutures pour les faire ressortir.

Le matériel nécessaire pour l’entretien

Pour entretenir vos souliers vous aurez besoin d’un équipement de base, je ne liste ici que le minimum nécessaire à l’entretien du box calf classique, les autres cuirs seront traités à part.

- La crème : elle sert à nourrir le cuir, l’hydrater. Elle existe sous deux formes chez Saphir à savoir qu’il y a la surfine et le pommadier Médaille d’Or (MO). D’autres marques sont disponibles ailleurs (Boot Black, Colonil...)

- Les brosses : il est préférable d’en avoir au moins trois. Un décrottoir, une pour les noirs, l’autre pour les marrons, ça n’est pas raciste. Il existe différents types de crins : cheval, sanglier… mais on en trouve aussi en poil de chèvre par exemple. La règle de base est la suivante, plus le crin va être rigide plus on aura tendance à utiliser cette brosse pour le décrottage, plus il est doux et plus on aura tendance à l’utiliser pour le lustrage. La brosse à reluire par excellence est toujours en poil de Jacomet.

- Un chiffon : de préférence en 100 % coton, si vous avez une chemise Lanieri c’est l’occasion idéale de lui trouver une utilité à la hauteur de sa qualité. Fonctionne également avec un t-shirt BG/Asphalte.

-La pâte ("cirage") : elle est facultative pour l’entretien mais devient obligatoire si vous voulez faire un glaçage. Il en existe un peu partout, évitez tout ce qui contient du silicone genre Kiwi “parade gloss”, c’est de la merde.

Le matériel de base pour l'entretien. À vous de construire votre kit selon vos besoins, vous pouvez parfaitement substituer ou ajouter des pièces, mais vous avez ici tout ce qu'il faut pour nettoyer et nourrir le cuir. La pâte (cirage) n'est pas obligatoire. (Source: Sartorialisme)
Le matériel de base pour l'entretien. À vous de construire votre kit selon vos besoins, vous pouvez parfaitement substituer ou ajouter des pièces, mais vous avez ici tout ce qu'il faut pour nettoyer et nourrir le cuir. La pâte (cirage) n'est pas obligatoire. (Source: Sartorialisme)
Les produits à manier avec précaution

Absolument tous les produits sont à manier avec un certain niveau de précaution (j’insiste), mais certains sont plus agressifs que d’autres et peuvent rapidement conduire à des catastrophes s’ils ne sont pas utilisés correctement.

- La crème universelle ou crème essentielle : elle sert de couteau Suisse de l’entretien mais est la source de nombreux problèmes en raison d’un pouvoir décapant souvent sous-estimé.

- Le Reno'Mat (ou Renomat) : un produit qui sert à décrasser en profondeur mais qui peut également décaper le cuir avec un peu d’effort.

- les solvants organiques : acétone, essence de térébenthine, alcool isopropylique... Ils ont la même fonction que le Reno'Mat et permettent de nettoyer le cuir en profondeur, mais peuvent également le décaper très rapidement.

- L'huile de vison, l'huile de pied de bœuf, la graisse... : produits au très fort pouvoir nourrissant, en grande quantité ils peuvent trop assouplir le cuir et le déformer. À ne jamais utiliser sur les exotiques comme le crocodile ou le caïman sous peine de les tâcher de manière définitive.

Tous les produits d'entretien sont à manier avec précaution, mais certains risquent d'avoir des conséquences néfastes s'ils sont mal utilisés. (Source: Sartorialisme)
Tous les produits d'entretien sont à manier avec précaution, mais certains risquent d'avoir des conséquences néfastes s'ils sont mal utilisés. (Source: Sartorialisme)
Fréquence d’entretien

C’est une question difficile puisqu’elle dépend de l’usage des souliers, mais également de la qualité de la peausserie utilisée etc etc. Il est recommandé de donner un premier grand décrassage à une paire lors de son achat. Les chaussure (dès le milieu de gamme) font en général l’objet d’un “bichonnage” avant de quitter l’usine où elles sont fabriquées durant lequel les ouvriers appliquent des cires et autres produits sur la chaussure afin de la rendre attractive au client. Le problème c’est que vous ne savez pas combien de temps s’est écoulé entre le moment où la chaussure a quitté l’usine et le moment où vous l’avez achetée, elle peut entre-temps avoir été stockée dans un coin pendant des mois sans que vous n’en sachiez rien. L’autre problème est que vous ne savez pas exactement ce qui a été utilisé par l’usine lors du bichonnage. Il est donc préférable de commencer sur une base saine et de décrasser complètement la chaussure.

En fonction de l’usage que vous faites de vos chaussures il est ensuite recommandé de faire un crémage environ tous les 15 jours pour des souliers portés très régulièrement et un crémage tous les 2 mois pour des souliers portés occasionnellement. Il est ensuite recommandé de faire un grand nettoyage une fois l’an. Le plus important n’étant pas de se fixer sur un calendrier mais d’observer l’état du cuir et de voir s’il a besoin d’être nourri ou non.

Entretien commun à toutes les chaussures

Dans cette partie nous allons essentiellement traiter des parties autres que la tige qui peuvent demander un entretien plus ou moins régulier.

Entretien de l’intérieur de la chaussure

Nous allons tout d’abord aborder un point qui n’est jamais mentionné par tous les spécialistes des zinternet, ça vaut également pour certains débilos de private label et autres influenceurs qui savent manier un bilan comptable plutôt qu’une alêne. Remarquez que ça n’est pas surprenant, ils sont souvent fringants à l’extérieur et moisis de l’intérieur.

Quand j’ai demandé il y a des années de cela à mon mentor ce qui faisait la durabilité d’une chaussure, il m’a répondu que c’était la température des pieds du client. C’est une réponse qui peut surprendre mais que j’ai eu l’occasion d’entendre chez plusieurs autres bottiers à travers les ans, dont certains sont aujourd’hui nonagénaires et ont plus de 50 ans d’expérience parfois acquise dans les plus grandes maisons. C’est bien évidemment une façon polie de parler de sudation. La transpiration et le cuir ne font pas bon ménage, c’est quelque chose qui est assez connu chez les amateurs de voitures de luxe à intérieur cuir, moins chez les calcéophiles alors que c’est pourtant dans leur intérêt.

Certaines personnes ont “les pieds chauds” et d’autres ont les “pieds froids”, comprendre par-là que certaines personnes transpirent beaucoup alors que d’autres transpirent peu. La transpiration est extrêmement mauvaise pour le cuir notamment en raison de son acidité et du sel qu’elle contient. Non seulement la sueur va brûler le cuir et à la longue le fragiliser, mais elle va également réagir avec les différents éléments en métal qui sont utilisés aujourd’hui dans la fabrication de souliers industriels (agrafes, clous, pointes, cambrion…) et provoquer leur corrosion. Corrosion qui à son tour va interagir avec le cuir et faire pourrir la chaussure de l’intérieur. Ça n’est pas pour rien qu’au Mexique ou qu’au Sud des États-Unis (surtout au Tegzas) les bottes de cow-boy à montage traditionnel sont chevillées avec des pointes de citronnier.
D’où l’importance des embauchoirs qui vont servir à absorber une partie de la sudation et de ne jamais porter la même paire deux jours de suite. Mais cela ne suffit pas, il faut passer un coup de chiffon humide ou d’éponge à l’intérieur de la chaussure au minimum une à deux fois par an. Certains vont plus loin et vont imbiber leur chiffon d’alcool isopropylique ce qui est également une solution valable. Peu importe la solution que vous décidez d’adopter, il faut ensuite nourrir le cuir. Car bien que de nombreuses marques vous refilent des doublures en cuir naze de Chine, d’Inde ou du Brésil ça n’en reste pas moins du cuir et il important de l’entretenir de la même façon que le cuir de tige.
Pour nourrir la doublure vous avez l’embarras du choix, vous pouvez utiliser le rénovateur Saphir médaille d’or, la crème surfine incolore 02, ou encore la lotion médaille d’or. Peu importe le produit que vous choisissez d’utiliser, il faut l’appliquer avec parcimonie et pas plus d’une à deux fois par an.

L’entretien des lisses et du talon

L’entretien des lisses est réservé aux amateurs très avertis, mais avec la disparition progressive des cordonniers traditionnels je partage au moins quelques éléments afin de permettre à ceux que ça intéresse d’en apprendre plus.
Normalement l’application de la déforme est une étape réservée au cordonnier, qui dispose en général d’un poste à déforme sur son banc de finissage. Un bon cordonnier pourra s’occuper de vos lisses rapidement et pour trois fois rien, mais si vous habitez en province vous n’avez peut-être pas cette chance. Et encore estimez-vous heureux, dans certains pays comme les États-Unis beaucoup n’ont pas le choix et doivent s’occuper de cela eux même puisqu’il y a au mieux 10 cordonniers compétents pour tout le pays…. Les lisses n’ont en général pas besoin de beaucoup d’entretien, un crémage régulier est normalement très largement suffisant. Sauf si vous avez des paires qui sont très usées ou qui sont dédiées à des utilisations spéciales, je pense par exemple à la neige. Les paires que je réserve à une utilisation hivernale sont exposées régulièrement à la neige et au sel ce qui a tendance à très rapidement faire perdre sa teinte aux lisses. Il existe dès lors deux options, la première consiste à utiliser des petits flacons de teinture pour lisse ou des crayons réparateurs. La seconde est la déforme traditionnelle. Les flacons applicateurs existent sous plusieurs marques, mais il s’agit toujours d’un flacon plastique avec tampon applicateur de très petit conditionnement, les marques Fiebing’s ou Tarrago en proposent, mais vous en trouvez également chez l’immonde marque Kiwi. Dans tous les cas c’est le même principe, il suffit de très bien nettoyer la lisse, et d’appliquer. Le crayon réparateur fonctionne sur le même principe, et est trouvable chez la marque Woly sous le nom de “heel renovator”. J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit que d’une solution plus ou moins temporaire en attendant que vous puissiez avoir accès à un cordonnier où que vous appreniez à appliquer de la déforme proprement.

L’application de la déforme est difficile et demande de la minutie ainsi que de la patience. Je ne vais pas en décrire le processus d’application en détail ici puisque ça n’est pas ce qu’il y a de plus visuel et ça n’est de toute façon pas le but de cet article. Sachez seulement que dans le cas d’une finition artisanale il faut procéder à un verrage de la lisse, appliquer la déforme, passer un fer à lisse… Sachez également que si vous êtes à la recherche de déforme cette dernière est généralement vendue au litre aux cordonniers mais qu’elle est très difficile à conserver car elle sèche rapidement. Il est possible d’en acheter dans des quantités plus petites, par exemple Saphir vendent de la déforme au millilitre sous le nom de “teinture cirante Tanil”. On trouve également de la déforme avec applicateur et en petit conditionnement chez la marque Allemande Top Finish.

Flacons de teinture Fiebing’s pour lisse et talon et deux flacons de déforme traditionnelle. La déforme existe en noir, marron et incolore. (Source: Sartorialisme)
Flacons de teinture Fiebing’s pour lisse et talon et deux flacons de déforme traditionnelle. La déforme existe en noir, marron et incolore. (Source: Sartorialisme)

Entretien de la semelle

Les semelles en caoutchouc deviennent de plus en plus communes et ont l’avantage de ne demander aucun entretien particulier. Les semelles en crêpes sont extrêmement salissantes et peuvent se nettoyer avec une brosse à dent et du savon de Marseille mais surtout pas de solvants.
En ce qui concerne les semelles en cuir, il y a ceux qui font poser un patin et un fer, ceux qui ne le font pas et ceux qui ne posent que l’un des deux. Nous n’allons pas aborder cette question aujourd’hui puisque nous lui consacreront éventuellement un article.
En revanche sachez qu’il existe différents produits d’entretien destinés aux semelles en cuir mais tout ce qui touche à l’entretien des semelles a tendance à se transformer rapidement en débat interminable. C’est comme parler patin avec un vendeur Weston, il n’y a pas de fin.

Avant toute chose sachez que les semelles de qualité (donc le croupon à tannage lent de première qualité provenant de Baker, Bastin, Garat…) est à la fois souple et rigide. C’est un cuir résistant comme Pétain et toute tentative de trop le nourrir va le ramollir, ce qui est contreproductif. Bien évidemment ce qui est valable pour ces cuirs est également valable pour le cuir de semelle absolument immonde que l’on trouve sur énormément de paires d’entrée/milieu de gamme.

Chez Saphir on trouve “l’huile semelle” dans la gamme médaille d’or, plus communément appelée Sole Guard. Le nom Anglais me laisse penser à une huile de serpent à destination du marché Anglophone qui est assez client de ce genre de gadgets un peu débiles. Il s’agit d’une une huile protectrice 100% végétale qui imperméabilise le cuir et empêche l'eau et le sel de pénétrer et de faire gonfler la semelle. Enfin, ça c’est la version officielle, personnellement j’ai essayé sur quelques paires pour voir s’il y avait un effet notable et après plusieurs années, j’en doute encore. Je ne suis pas encore tombé sur un cordonnier (réputé) qui en vante les mérites, mais j’ai en revanche trouvé des cordonniers qui ont vu des semelles totalement ramollies par l’utilisation de ce genre de produit (il existe également un équivalent chez Burgol et Tapir) ce qui confirme que s’il faut l’utiliser, c’est avec parcimonie. Quand je vois que Kirby Midas Allison vend ce machin 30$ j’ai tendance à penser que c’est simplement un attrape couillon, mais encore une fois quand on voit la vitesse à laquelle la qualité du cuir de semelle qui est utilisé par beaucoup de marques décroit, on peut comprendre que certains s’en vouent aux huiles saintes et aux incantations magiques pour espérer prolonger la vie de leurs semelles. Si certains ont de bonnes expériences avec ces produits tant mieux pour eux, mais j’ai tendance à les considérer comme à manipuler avec précaution voire à les éviter et à leur préférer un patin.

Il existe chez Weston une graisse à base de matières d’origine animales et de cires d’abeille qui sert à nourrir les semelles. Pour une raison qui m’échappe cette graisse est uniquement trouvable en boutique, et il me semble que c’est une graisse exclusivement fabriquée pour la marque. Je ne l’ai pas utilisée depuis une éternité puisque je fais poser des patins sur l’intégralité de mes souliers, en revanche à l’époque où je l’utilisais j’avais remarqué qu’elle avait l’avantage de ne pas ramollir le cuir. C’est à mon sens la meilleure option pour ceux qui veulent nourrir leur cuir de semelle sans prendre trop de risques, à condition que le produit soit resté le même.

Le sole guard de Saphir a également l’inconvénient d’être liquide, ce qui rend sont application moins pratique que celle d'une graisse. (Source: Sartorialisme)
Le sole guard de Saphir a également l’inconvénient d’être liquide, ce qui rend sont application moins pratique que celle d'une graisse. (Source: Sartorialisme)

L’entretien des lacets

Il n’est pas spécialement nécessaire d’entretenir les lacets cirés des chaussures de ville, toutefois il n’est pas une mauvaise idée de les passer de temps en temps à la cire, cela permet d’assurer leur maintien. Vous avez là aussi plusieurs solutions, personnellement j’utilise un simple pain de cire d’abeille mais vous pouvez également utiliser le cirage “pâte de luxe” de Saphir. Il suffit de mettre un peu de pâte incolore sur un chiffon et de pincer le lacet tout en le tirant vers le haut. Vous répétez cette opération plusieurs fois et vous laissez reposer un peu avant de recommencer, mais cette fois sur un coté du chiffon qui ne comporte pas de cirage afin d’enlever l’excédent.

L'entretien de la tige et de la trépointe

Avant de commencer il est important de préciser deux choses.

La première est que je vais essentiellement parler des produits Avel/Valmour/Saphir (tout ça c’est le même groupe) car je les connais et les utilise depuis des années et en plus comme dirait l’autre “pas mal non ? C’est Français” alors autant en profiter. Cela étant dit rien ne vous empêche d’aller voir les produits Colonil, Famaco ou Boot Black, la marque Japonaise qui ferait presque passer les produits Saphir pour bon marché, il n’y a rien de problématique avec ces marques. Le plus important est d’éviter les produits qui contiennent du silicone. Si vous décidez d’utiliser les produits Saphir souvenez-vous qu’il existe la gamme “normale” et la gamme Médaille d’Or. Elles ne sont pas nécessairement très différentes, en dehors du prix et en général un produit qui est présent dans l’une des gammes est également présent dans l’autre, sous un autre nom et avec une formule chimique légèrement différente. L’effet est plus ou moins le même. Si l’on prend par exemple le pommadier MO et qu’on le compare à la surfine vous allez remarquer une différence dans le nuancier, dans la texture, ou encore dans les solvants employés, mais au final le pouvoir nourrissant est similaire.

La seconde est qu’il n’est pas nécessaire d’investir dans beaucoup de produits pour entretenir vos chaussures, même dans le cas d’un grand nettoyage annuel. Le minimum dans ce cas est une bassine, de l’eau claire, une éponge, du savon de Marseille, une brosse et un pot de crème Surfine ou MO et c’est tout, comme nous allons le voir maintenant.

À gauche vous avez la crème surfine à droite la crème 1925, également appelée pommadier. En dehors d'un nuancier et d'une composition différentes les deux produits font la même chose. Il s'agit avant tout d'une histoire de prix et de préférence. (Source: Sartorialisme).
À gauche vous avez la crème surfine à droite la crème 1925, également appelée pommadier. En dehors d'un nuancier et d'une composition différentes les deux produits font la même chose. Il s'agit avant tout d'une histoire de prix et de préférence. (Source: Sartorialisme).

L’entretien annuel, première méthode

Cette technique est valable pour le box calf mais peut également fonctionner pour le veau velours.
Pensez à brosser vos chaussures avant de les immerger afin d’enlever le maximum de poussière, ensuite vous pouvez tremper vos chaussures dans une bassine d’eau tiède (j’insiste, mieux vaut une eau un peu froide que trop chaude), cela fonctionne également pour les trouvailles de seconde main à l’entretien douteux. Il n’y a pas vraiment de règle sur la façon de procéder, vous pouvez laisser vos chaussures immergées dans l’eau pendant 20 minutes ou plus comme vous pouvez simplement faire couler de l’eau dessus de façon abondante sans les immerger totalement. Si vous êtes vraiment frileux vous pouvez simplement passer une éponge humide plutôt que d’immerger les chaussures.

Une fois la chaussure bien mouillée vous les nettoyez avec une éponge savonneuse. Pour éviter les problèmes il est préférable d’utiliser du savon de Marseille traditionnel tout ce qu’il y a de plus simple. Une fois que vous avez bien nettoyé l’extérieur de la chaussure vous pouvez en profiter pour nettoyer l’intérieur également. Une fois cette opération réalisée rincez abondamment les chaussures à l'eau tiède pour enlever le savon.

Mettez ensuite les chaussures sur des embauchoirs bien adaptés à la forme et laissez sécher dans un endroit sec, loin des radiateurs. Quand vous faites sécher des chaussures, peu importe si c’est après une averse ou un nettoyage, n’ayez pas de source de chaleur à proximité. Vous pouvez remplacer les embauchoirs toutes les 3 ou 4 heures pour accélérer le processus de séchage. Une fois que les souliers sont parfaitement secs vous pouvez ensuite les crémer soit à la surfine ou à la MO. Pour le crémage ayez l’habitude de toujours passer sur la trépointe afin de nourrir la couture. Essayez de ne pas tartiner la paire, si vous n’avez pas de palot il est tout à fait possible d’utiliser un chiffon pour appliquer la crème. Laissez ensuite sécher et lustrez avec un chiffon ou une brosse. Si jamais vous en avez envie vous pouvez ensuite passer une couche de pâte de luxe pour augmenter la brillance.

L’entretien annuel, seconde méthode

Cette technique est valable pour le cuir box classique.

Cette méthode est similaire à la précédente, sauf qu’elle utilise un solvant plutôt que de l’eau et du savon. Comme pour la méthode du bain d’eau il faut brosser vos chaussures afin de les débarrasser de toute poussière.

Utilisez ensuite du Reno'Mat en petite quantité sur un chiffon pour enlever les anciennes couches de crème et/ou de cirage. Il est important de frotter sans appuyer et de ne pas utiliser trop de produit à la fois, le plus simple est de mettre le chiffon directement sur le goulot de la bouteille et de l’humidifier très rapidement. Dans le cas où vous êtes en train de travailler sur une paire d’occasion, il est possible que le précédent propriétaire ait tartiné la chaussure de cirage, dans ce cas l’acétone ou l’alcool isopropylique sont des alternatives plus agressives que le Reno'Mat. En fonction de la couche de cirage, c’est un travail qui peut demander plusieurs heures. Parfois il sera nécessaire de décaper la paire et de la reteindre ensuite, certains cirages anciens formant pratiquement une sorte de goudron sur la chaussure. Si jamais la paire doit être décapée, il faut alors utiliser la teinture Française de Saphir pour la recolorer mais on dépasse le cadre de l’entretien et on entre vraiment dans de la restauration.

Une fois que la chaussure est débarrassée de toutes les anciennes couches de crème il est important de les laisser reposer pendant une vingtaine de minutes. Les solvants ont tendance à assécher le cuir vous pouvez ensuite utiliser le rénovateur à l’huile de vison, ou la lotion Saphir afin de nourrir le cuir en profondeur. N’en abusez pas, puisque la prochaine étape consiste à appliquer de la surfine qui a également un pouvoir nourrissant. Insistez bien sur les plis d'usure pour les repasser et ainsi les atténuer. Une fois la surfine appliquée, laissez le soulier sécher et lustrez avec un chiffon ou une brosse. Là aussi vous pouvez ensuite passer une couche de pâte de luxe pour plus de brillance.

Vous pouvez faire des substitutions ou des ajouts mais voilà le matériel de base nécessaire pour l'entretien en profondeur. (Source: Sartorialisme)
Vous pouvez faire des substitutions ou des ajouts mais voilà le matériel de base nécessaire pour l'entretien en profondeur. (Source: Sartorialisme)

L’entretien régulier

Dans le cadre de l’entretien régulier on utilise une version raccourcie de la technique énoncée ci-dessus, il suffit en général de bien brosser le soulier afin de le débarrasser de toutes les impuretés et autres poussières et d’appliquer ensuite de la surfine. Avant de mettre de la surfine certains décrassent la chaussure avec un peu de crème universelle, c’est une question de choix. Là encore respectez bien les temps de séchage et lustrez avec une brosse ou un chiffon.

L'entretien régulier nécessite surtout du brossage. Vous pouvez même ajouter une brosse à reluire en poil de Jaco ou en poil de chèvre, c'est la même chose. (arrière plan, à gauche). (Source: Sartorialisme)
L'entretien régulier nécessite surtout du brossage. Vous pouvez même ajouter une brosse à reluire en poil de Jaco ou en poil de chèvre, c'est la même chose. (arrière plan, à gauche). (Source: Sartorialisme)

Les cas particuliers

Le cuir gras

Le cuir gras est un cuir qui est aisément reconnaissable par son aspect mat et qui demande relativement peu d’entretien.
Comme toujours il est important de commencer par bien brosser le soulier. Une fois cette étape effectuée vous pouvez graisser le cuir à l’aide de différents produits Saphir, il existe la “graisse de phoque” ou le baume "étalon noir" mais vous pouvez également utiliser leur “crème cuir gras”.

À noter que vous pouvez entretenir un cuir gras comme un cuir box, mais dans ce cas vous allez perdre les avantages du cuir gras, je ne vois donc pas l’intérêt.

Le cuir gras est simple d'entretien. Il existe plusieurs options pour la graisse mais la Dubbin (incorrectement appelée graisse de phoque) est la plus courante. Elle existe en incolore. Vous pouvez utiliser une brosse à dent pour la trépointe. (Source: Sartorialisme)
Le cuir gras est simple d'entretien. Il existe plusieurs options pour la graisse mais la Dubbin (incorrectement appelée graisse de phoque) est la plus courante. Elle existe en incolore. Vous pouvez utiliser une brosse à dent pour la trépointe. (Source: Sartorialisme)

Le veau velours

Le veau velours comme le nubuck demande très peu d’entretien surtout si vous avez l’intelligence de le choisir foncé, le veau velours clair étant plus salissant et surtout plus plouc. Une fois que vous achetez vos souliers pensez à les faire imperméabiliser à l’aide de la bombe imperméabilisante Saphir (opération à réaliser tous les ans environ). Il suffit ensuite d’entretenir le cuir à l’aide de deux brosses. La brosse en crêpe sert pour l’entretien courant, la brosse en laiton sert pour l’entretien annuel. Certains trouvent la brosse en laiton trop agressive et préfèrent ne pas l’utiliser.
Comme pour toutes les chaussures il est parfaitement possible d’utiliser une brosse en crin pour le dépoussiérage. Si jamais vous avez une tâche de gras sur vos souliers elle peut être efficacement traitée si elle est rapidement recouverte de terre de Sommières, que l'on laissera agir au moins 24 heures. Il peut être intéressant d’utiliser un gommadin pour traiter les petites tâches surtout si la paire est claire. Quand le veau velours commence à vraiment trop perdre sa teinte il est possible de lui donner un coup de spray rénovateur, ce dernier existe dans plusieurs couleurs différentes.

Le veau velours est extrêmement simple d'entretien. La brosse en laiton (à gauche) est optionelle. (Source: Sartorialisme)
Le veau velours est extrêmement simple d'entretien. La brosse en laiton (à gauche) est optionelle. (Source: Sartorialisme)

Le cordovan

Le cordovan est un cuir très gras qui demande peu d’entretien, le plus important est de brosser le cuir énergiquement de façon occasionnelle. Saphir ont une crème pommadier spéciale cordovan que vous pouvez utiliser une à deux fois l’an mais il est inutile de l’utiliser de manière plus régulière. Si vous récupérez une paire en cordovan de seconde main et qu’elle est très encrassée par des couches de crème, vous pouvez passer la paire au Reno'Mat, cela ne pose pas de problème si c’est fait correctement.
Vous pouvez également investir dans un os de cerf, il sert notamment à atténuer les plis du cordovan, et fonctionne très bien mais demande de fournir un effort assez long. Cela permet aussi d’effacer les traces laissées par l’eau de pluie.

Si vous faites le choix d'utiliser de la crème sur votre cordovan, assurez-vous qu'elle est adaptée. N'utilisez pas non plus cette crème sur le box. (Source: Sartorialisme)
Si vous faites le choix d'utiliser de la crème sur votre cordovan, assurez-vous qu'elle est adaptée. N'utilisez pas non plus cette crème sur le box. (Source: Sartorialisme)

Les cuirs exotiques

Le cuir exotique recouvre beaucoup de matières différentes, et il est inutile d’évoquer les spécificités du cuir de baleine, de requin ou d’éléphant tant il est rare de rencontrer ces peaux. Le crocodile, le caïman et le lézard s’entretiennent avec une simple brosse et avec la crème Reptan de Saphir. Cette crème est à appliquer avec parcimonie et avec un chiffon. N’utilisez en revanche jamais d’huile de vison sous peine de tâcher le cuir de façon pratiquement définitive. Si la paire devient trop encrassée il est parfaitement possible de passer un coup de Reno'Mat mais cela assèche en général assez fortement les peaux de reptiles, il faut donc penser à bien nourrir le cuir par la suite.

Le Reptan est l'équivalent de la surfine mais pour les exotiques. (Source: Sartorialisme)
Le Reptan est l'équivalent de la surfine mais pour les exotiques. (Source: Sartorialisme)

Les cuirs rectifiés (bookbinder, etc...)

Un coup d’éponge humide et c’est marre. Le cuir était protégé par une couche de matière plastique il n’est pas possible de le nourrir.

La disparition probable de Gieves & Hawkes et le cycle de vie des marques

Avant-propos

Oh dear, si vous suivez un peu l’actualité économique de ces derniers mois il ne vous aura pas échappé que Gieves & Hawkes, qui se trouve sur Savile Row depuis 20 000 ans, risque de fermer ses portes à cause d’évènements malheureux en provenance de Chine. Évènements qui sont, cette fois, sans rapport direct avec un quelconque laboratoire de recherche. Il y a quelques années, la vénérable entreprise de confection ainsi que d’autres grands noms du textile ont été rachetés par un groupe chinois qui souhaitait mettre en place une stratégie internationale visant à concurrencer le géant LVMH - Louis Vuitton Moët Hennessy, le groupe français de champagne et de cognac qui fabrique des bagages pour footballeurs dont le facteur G est inversement proportionnel au compte en banque. Étonnamment, ce plan semble ne pas avoir fonctionné, et maintenant, à moins qu'un acheteur ne soit trouvé, Gieves & Hawkes va disparaître. Et c’est bien dommage car il est toujours triste de voir disparaitre un nom célèbre. Un nom? Oui, un nom. Gieves & Hawkes ce n’était plus que ça, un nom, ou plus exactement, une marque. Il ne faut pas pour autant se méprendre, il n’est pas question de renier l’histoire de Gieves & Hawkes, leur héritage, et ce qu’il leur reste de savoir-faire. Ça serait mal comprendre mon propos. Il s’agit plus d’expliquer que cette disparition potentielle n’est que la suite logique d’un cycle économique qui a fait de nombreuses victimes et en fera encore. Brioni, Pal Zileri, Crombie et beaucoup d’autres sont sur la sellette. Et tout cela n’a pas grand-chose à voir avec le vilain Covid, qui n’a fait que rendre plus apparentes les failles d’un système qui vide les marques de leur substance. Système qui existe en grande partie à cause de notre rapport à ces dites marques.

Introduction

Je ne vous apprends rien si je vous dis que les marques sont un signe distinctif. Elles permettent entre autres de structurer la concurrence, d’identifier les produits etc, et les enjeux qui gravitent autour d’elles sont importants car les marques sont le trait d'union entre l'entreprise et le consommateur. Les marques ont un très fort pouvoir d’évocation, elles se nourrissent parfois de plusieurs centaines d’années d’existences, et évoquent des idées, des traits de caractère, des réputations, des associations. À tel point qu’aujourd’hui elles occupent une place prédominante dans la société. Une étude publiée par le CAIRN estime par exemple qu’un consommateur connaît en moyenne 5 000 noms de marques. Certains construisent ou manifestent des pans entiers de ce qu’ils estiment être leur identité à travers une marque. Dès l’enfance on signifie son appartenance à un groupe, une caste, en choisissant des marques qui sont censées représenter notre place dans la société. Si vous avez grandi au début des années 90 vous n’étiez pas la même personne et n’aviez pas les mêmes perspectives d’avenir si votre mauvais sweater en polyplouc était griffé “Com8”, “Element” ou “Lacoste” et si vous pensez que ce phénomène se limite à l’adolescence vous n’avez jamais croisé le chemin de la tribu des traders, portfolio manager et autres bourreurs de Wall Street qui ont fait de la Patagonia jacket leur signe de ralliement. Parfois cela prend même des dimensions rigolotes, genre le Discord des suceurs monomaniaques Bonne Gueule. Vous y trouvez virtuellement tous les bobos urbains et péri-urbains hypocondriaques et à calvitie précoce de France. Le genre à se trimbaler avec un cabas à roulette et à être déjà mort en dedans. Les mecs se prennent pratiquement pour le département ressources humaines de la marque et vont jusqu’à “analyser” ses nouveaux employés tel une armée de Karen en chaleur. Cette identification aux marques est d’autant plus forte dans le monde du vêtement puisqu’il est un élément fondamental de la culture matérielle, il est l’un des marqueurs de toute société humaine. On peut même parler de véritable langage destiné à signifier et pas seulement à protéger ou à orner. Pour l’historien Daniel Roche: “l’histoire du vêtir témoigne en profondeur sur les civilisations. Elle en révèle les codes”. Le choix du vêtement et dans une certaine mesure, de la marque est tout sauf anodin.

La Patagonia jacket accessoire indispensable pour marquer votre appartenance au club des ploucs de la fuck you money. (Source : tigerdroppings)
La Patagonia jacket accessoire indispensable pour marquer votre appartenance au club des ploucs de la fuck you money. (Source : tigerdroppings)

Dans certains cas les gens deviennent complètement obnubilés par les marques, et ces dernières participent de manière non négligeable à l’acte d’achat. Je ne compte pas le nombre de fois où l’on nous a demandé “vers quelles marques faut-il se tourner pour un costume à 1000 euros” ou “à quand un guide d’achat sur les marques de demi-mesure” sans que l’on ait absolument la moindre indication sur les besoins des personnes qui posent ces questions. Car eux même n’en ont rien à foutre, ils veulent juste qu’on leur balance une liste de marques de “qualité”, comme si ça voulait dire quelque chose. Beaucoup ont tendance à avoir un raisonnement inverse à celui qui pourrait sembler logique, plutôt que de se demander quels sont leurs besoins et de voir ensuite les marques qui correspondent, ils préfèrent demander d’abord quelles sont les “bonnes marques” pour ensuite voir si elles font ce qu’ils cherchent. Et au final on se trouve avec des ploucs de 18 ans fringués à la Hugo Jacomo ou avec des ninjas full TeKOuÈrEuH en plein cœur de Paris.
D’ailleurs les articles les plus populaires du site sont justement les guides d’achats, que ça soit sur les montres ou les chaussures. Et cela n’est d’ailleurs pas spécifique à notre blog, il suffit de voir à quel point les guides, sélections et comparatifs pullulent partout ailleurs pour se rendre compte de leur succès. Et puis c’est pratique les guides d’achats, n’importe quel attardé peut en pondre une pelleté en un rien de temps. Ça va faire du clic et puis ça ne demande pas connaissances particulières. La preuve, un duo de mongoles récemment devenu Youtubeurs a fait un guide d’achat sur les pompes, dans lequel ils utilisent une photo de chaussures en cuir de pécari pour illustrer un cuir grainé…. Nouvel éclat de médiocrité chez les Laurel et Hardy du néant. Et les types sont soit disant dans la sape depuis des plombes. On pourrait multiplier les exemples à l’infini, se pencher sur le cas du karatécaca de prépa mais ce n’est pas la peine. Seulement, si quelqu’un pouvait trouver un vrai travail à tous ces demi-chômeurs issus de formations bidon dans la “communication du luxe”, ils auraient peut-être moins de temps libre pour raconter leurs conneries.

Mais revenons à nos moutons, l’obsession des gens pour les “marques de qualité” et pourquoi cette obsession est stupide. Commençons rapidement par évacuer tout possible malentendu, non nous ne faisons pas ceux qui ne veulent pas comprendre. Quand les gens demandent une “bonne marque” ils veulent en général dire : une marque qui fait de bons produits. C’est entendu. Mais c’est débile. Une marque peut très bien faire un bon produit et un produit de merde. Weston font la Chasse et ils font aussi du mauvais cousu Blake. Rien n’empêche la cohabitation au sein d’une même marque de plusieurs gammes, lignes, produits etc etc d’une qualité extrêmement variable. Comme rien n’empêche plusieurs marques de vendre le même produit. En réalité nous vivons dans une époque où il y a beaucoup de nouvelles marques, sans pour autant qu’il y ait de nouveaux produits. Et malheureusement nous sommes également à l’heure où les marques “traditionnelles” (comprendre par là non 2.0) “historiques”, “Ivy leage” ou encore “old money” subissent pratiquement toutes le même sort que Gieves & Hawkes et deviennent des coquilles vide dont l’objectif est de remplir les poches d’actionnaires et autres investisseurs.

La Chukka boot Miles de Weston, un modèle “issu d’une fabrication artisanale”.  (Source: Weston)
La Chukka boot Miles de Weston, un modèle “issu d’une fabrication artisanale”. (Source: Weston)
La même Chukka boot Miles, dont le cousu Blake est tout simplement dégueulasse. Pour presque 400€ vous avez une semelle de merde en plastique avec une fausse trépointe moulée directement dans ladite semelle. Il n’y a pas de semelle intercalaire. On est plus proche de Bata qu’autre chose. Cela étant dit, le cuir est de très bonne qualité. (Source : HFR)
La même Chukka boot Miles, dont le cousu Blake est tout simplement dégueulasse. Pour presque 400€ vous avez une semelle de merde en plastique avec une fausse trépointe moulée directement dans ladite semelle. Il n’y a pas de semelle intercalaire. On est plus proche de Bata qu’autre chose. Cela étant dit, le cuir est de très bonne qualité. (Source : HFR)

Les nouvelles marques 2.0 sans nouveaux produits

Il n’y a pas si longtemps Simone Crumpet a rédigé un billet sur son blog dressant le constat que la mode (comprendre par-là l’industrie de l’habillement) arrivait à court d'idées, et cela de plus en plus vite. Et il avait raison. Je ne suis pas certain d’en connaître la cause, est-ce là une manifestation de la post-modernisation et sa mondialisation, la désindustrialisation, le fait que les crétins d’école de commerces ne puissent rien faire sans copier le travail des autres. Ce phénomène est probablement multifactoriel, toujours est-il qu’on voit de moins en moins de choses intéressantes qui arrivent sur le marché. Et pourtant, on assiste à une explosion de nouvelles marques.
Aujourd’hui n’importe qui peut créer une marque, il faut dire que c’est beaucoup plus facile que d’apprendre à fabriquer quelque chose de ses propres mains. Alors que les tailleurs, bottiers et autres artisans disparaissent de nouvelles marques toutes plus vides de savoir-faire les unes que les autres apparaissent de façon aussi inopportune qu’un furoncle au derrière.
Je ne vais pas m’étendre longtemps sur le sujet, si vous êtes familier du blog vous n’êtes pas sans ignorer que je suis très critique des private labels. Car dans beaucoup de cas, il ne s’agit que de marques. Comprenez par là qu’il n’y a absolument rien derrière le marketing puisque le produit est fabriqué par une usine qu’ils ne contrôlent pas, et qu’il est bien souvent trouvable ailleurs sous un autre nom. Au début des années 2010, les marques dites 2.0 se sont concentrées sur la production de produits de faible qualité et à fort contenu conceptuel (low quality, high concept) ça a été l’explosion des marques “disruptives” sans intermédiaires etc etc. En réalité, comme Alain, ils produisent du concept. Leur créneau c’est exclusivement la communication. On s’est alors retrouvé avec des dizaines de modèles de sneakers blanches pratiquement identiques, qui sortaient toutes des mêmes usines, totalement dopées à la communication sur les rézaux. Et chacun insistant, ils avaient là un produit r.é.v.o.l.u.t.i.o.n.n.a.i.r.e. Ces ploucs trouvent tous des arguments plus débiles les uns que les autres pour dire pourquoi leur modèle est unique. Et vas-y que le mien il est écolo, le mien y vient du Népal, le mien il est cousu par mama Rosa. Et ils ont déclinés ça à toutes les sauces. Regarde mon t-shirt blanc révolutionnaire, mon pull parfait, mon jean ultime. Et chaque saison ça recommence avec tous les hivers la blague du manteau long (qui arrive à mi-cuisse) en tissus résistant etc etc. Quant au produit, il est le plus souvent de qualité moyenne, sans être franchement mauvais, il est en décalage total avec le battage qui est fait autour de lui et qui lui attribue des pouvoirs magiques. Il n’est d’ailleurs jamais iconique puisqu’il ne s’agit justement que de produire des copies de modèles iconiques déjà vus ailleurs. Ce qui est amusant avec cette surabondance de communication c’est que les gens sont complètement paumés (en même temps, c’est le but). Quand ils nous demandent quel t-shirt blanc acheter et qu’on se contente de dire “le premier venu à la bonne taille” ils ne comprennent pas pourquoi on n’en recommande pas un des marques avec les pouvoirs magiques. C’est un putain de t-shirt blanc bande de cons.

Les débilos sortant tout juste d’école de commerce vous présentent leur super PROJET, fabriqué à la MAIN en ITALIE, totalement UNIQUE et terriblement TENDANCE. La sneaker blanche.   Ça coûte trois fois rien à produire, ça se vend cher, ça sort des même usines, mais sans que l’on sache trop comment c’est révolutionnaire. C’est ça, produire du concept. (Source : dans le désordre, common projects, koio, bonne gueule, asphalte, archibald of london, olivier cabell)
Les débilos sortant tout juste d’école de commerce vous présentent leur super PROJET, fabriqué à la MAIN en ITALIE, totalement UNIQUE et terriblement TENDANCE. La sneaker blanche. Ça coûte trois fois rien à produire, ça se vend cher, ça sort des même usines, mais sans que l’on sache trop comment c’est révolutionnaire. C’est ça, produire du concept. (Source : dans le désordre, common projects, koio, bonne gueule, asphalte, archibald of london, olivier cabell)

Certains vont très probablement me reprocher de forcer le trait, mais en réalité je ne fais qu’effleurer la surface. Si vous avez lu notre démontage de la chaussure Andrew 6942 par Carlos Santos vous savez que Loding, Malfroid, Monsieur Chaussure et probablement d’autres ont, peausserie mis à part, exactement le même modèle à leur catalogue. Mais vous pouvez être certain que la perception par le public de ces modèles n’est pas la même, à cause de la marque et donc du prix. On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Et certes, certains produits qui sont fabriqués en private label peuvent être d’excellente facture et sont parfois proposés à des prix “moins chers que les marques de luxe”. Le secret c’est de rogner à mort sur la marge. Mais au final est-ce que le produit est “mieux” ? Pas toujours, très concrètement vous prenez une paire de Jacques et Déméter, qui sont de très bonnes chaussures, et vous les mettez en face d’une paire de Weston. À montage et prix équivalent les Weston auront un meilleur cuir. Car quand on en vient à la question du sourçage, une PME n’a pas la même force de frappe qu’une multinationale, et cela est vrai sur d’autres domaines comme celui de l’utilisation des peausseries etc etc. Et puis il y a le cas du private label d’excellente facture, qui n’est pas du tout moins cher que “la marque de luxe” car il vient d’une marque de luxe. Dans certain cas l’arnaque est même totale. Drake’s ont dans leur collection un cardigan en private label à 520€, vous pouvez trouver exactement le même chez William Lockie (le fabricant et fournisseur de Drake’s pour les mailles) pour 320€, la seule différence étant l’étiquette. Est-ce qu’une étiquette vaut à elle seule une différence 200€ pour le même produit ? Évidemment non, mais c’est là tout le pouvoir des marques. Pouvoir vous faire payer 60 % plus cher pour un simple nom, et c’est pour obtenir ce résultat que toutes les marques dépensent des fortunes en communication. Encore une fois l’idée n’est pas de mettre tous les private labels dans le même panier, ni de dire que ces produits ne valent pas la peine d’être acheté. Mais simplement de dire que l’obsession des gens pour les marques permet à ce genre de système de perdurer comme elle permet de maintenir en vie de façon plus ou moins artificielle des entreprises qui ne sont plus que des coquilles vides qui ne vivent que sur leur nom et leur gloire passée.

Le Cardigan Drake’s à 520€ (Source : Drake’s)
Le Cardigan Drake’s à 520€ (Source : Drake’s)
Le Cardigan William Lockie à 329€. Ne cherchez pas, c’est exactement le même. (Source : Caine)
Le Cardigan William Lockie à 329€. Ne cherchez pas, c’est exactement le même. (Source : Caine)
Peausserie mis à part vous avez ici le même produit, sous différentes marques. (Source : Monsieur chaussure, Carlos Santos, Malfroid)
Peausserie mis à part vous avez ici le même produit, sous différentes marques. (Source : Monsieur chaussure, Carlos Santos, Malfroid)

Le cycle de vie des marques traditionnelles

Des marques qui vivent de leur nom et de leur réputation sans que cette dernière ne repose sur grand-chose si ce n’est la marque, il en existe beaucoup dans le monde du style classique. Brooks Brothers, Ralph Lauren, Aquascatum, L.L. Bean, Sebago, Church’s, Berluti, Barbour, Crombie, Brioni, J. Crew, Gieves & Hawkes, Gant…. Sont toutes à ce stade ou sont en passe de le devenir, alors évidemment ce ne sont que des exemples parmi tant d’autres et toutes ne sont pas au même niveau de décadence, il existe en réalité un cycle de vie propre au monde de l’entreprise. En fonction des théories, ce cycle comporte plus ou moins de phases mais tout le monde s’accorde à dire qu’il y a quatre temps principaux, la création, le développement, la maturité et le déclin. Certains ajoutent des temps intermédiaires, comme la phase critique qui est suivie soit de la réorganisation, de la cession ou de la fusion. Je n’invente donc rien, je me suis contenté de préciser le modèle pour l’adapter aux entreprises du vestiaire classique et je l’ai présenté sous la forme du graphique que vous pouvez voir ci-dessous. Il est important de préciser que ce graphique ne tient absolument pas compte de l’échelle temporelle. Il faut parfois 100 ou 200 ans pour voir une entreprise passer de sa genèse à une coquille vide.

Cycle de vie des marques. (Source: Sartorialisme)
Cycle de vie des marques. (Source: Sartorialisme)

Alors évidemment il faut donner les réserves d’usages, toutes les entreprises ne suivent pas exactement le même schéma. Certaines disparaissent bien avant d’avoir atteint le statut de coquille vide. Il existe, comme toujours, des situations particulières et dans le cas des entreprises qui font à la fois du bespoke et du pàp il faut se garder de les juger ensemble, tout en étant lucide sur le fait que l’activité bespoke est souvent résiduelle. Qu’il s’agisse de Berluti ou de Gieves & Hawkes leur production en bespoke reste d’une qualité exceptionnelle, mais elle ne représente pas grand chose en termes de volume par rapport aux activités annexes qui ont été développées et qui n’ont rien à voir avec ce qui a fait la réputation de la marque. De la même façon que l’activité de malletier de Vuitton ne représente rien par rapport aux produits dérivés vendus par la marque. C’est là tout l’intérêt de la coquille vide, utiliser un nom prestigieux pour lui faire vendre n’importe quoi. Et bien évidemment, une coquille vide peut sortir des produits intéressants ou qui satisfont vos besoins, là n’est pas la question.

Louis Vuitton côté pile, des malles exceptionnelles qui coûtent une fortune. (Source: Louis Vuitton)
Louis Vuitton côté pile, des malles exceptionnelles qui coûtent une fortune. (Source: Louis Vuitton)
Louis Vuitton côté face, une vision de fin du monde. (Source: Louis Vuitton)
Louis Vuitton côté face, une vision de fin du monde. (Source: Louis Vuitton)

Avant d’aller plus loin, nous pouvons également identifier sur le graphique un phénomène qui est évident mais qui est important de souligner. Ce ne sont pas les meilleures marques, mais les moins bonnes qui ont tendance à être les plus mises en avant, en ligne ou ailleurs. Cela va de soi, mais pour certain il s’opère dans leur esprit ce phénomène curieux qui veut que : marque omniprésente = marque intéressante, marque de qualité ou marque je ne sais quoi. C’est un peu l’effet Mercurochrome ou Juvamine, à force de répétition on finit par céder. Plus le budget marketing est important plus la marque est présente, il n’y a rien de difficile à comprendre.

Nous allons maintenant préciser les différentes phases qui sont sur le graphique, gardez à l’esprit que toutes les caractéristiques ne s’appliquent pas à toutes les entreprises. Notez également que l’existence d’une entreprise se complexifie au fur et à mesure qu’elle progresse dans le cycle, ce qui explique le déséquilibre manifeste dans la quantité de critères listés.

La genèse

  • Le fondateur est omniprésent et est en contrôle direct de beaucoup d’aspects de l’entreprise
  • Les produits évoluent rapidement, et l’entreprise est réactive aux besoins des clients
  • L’entreprise fait en général UNE chose très bien
  • Le marketing est basique
  • L’avenir de l’entreprise est incertain car elle est fragile
  • Le public aime les produits, sans nécessairement reconnaître l'entreprise qui les a créés (le sempiternel “who made this ?” sur Instagram…)
  • Le prix est élevé, mais le client qui ose franchir le pas est récompensé par un produit de qualité

La maturation

  • Le fondateur est toujours très impliqué et bien qu’il ait moins de contacts avec les clients il reste en général accessible et peut même intervenir directement
  • Les produits se stabilisent, la gamme s’affirme
  • Les prix sont justes, constants et sans manipulations artificielles
  • Une base de clients passionnés se forme et ils deviennent fidèles
  • L’entreprise pratique des prix plus élevés que la concurrence sans que les clients ne rechignent car la qualité est présente
  • Le marketing n’est pas une priorité mais n’est plus au stade basique

Iconique

  • Le fondateur est pratiquement inaccessible aux clients
  • Les produits sont immédiatement reconnaissables et ont une aura unique sur le marché
  • La marque gagne une reconnaissance au-delà de son audience originelle
  • Les prix et la qualité demeurent élevés
  • La gamme est développée en cohérence et en harmonie avec les produits iconiques de la marque
  • Le personnel commercial est d’une excellente qualité et fait tout pour satisfaire le client
  • Le marketing n’est toujours pas une priorité mais il prend une importance croissante
  • Tout ralentissement de la croissance est inquiétant pour la marque car bien que prospère elle opère avec des marges “justes”
  • La mode n’est pas une considération, l’accent est mis sur la qualité des produits et leur durabilité.

Nouveaux marchés

  • Le fondateur n’est plus aux commandes de l’entreprise, ou a délégué sa gestion et ne supervise plus que de très loin
  • Le nouveau management (ou la nouvelle direction) est issu d’écoles de commerce et ont une logique financière et non commerciale
  • Le nouveau management (ou la nouvelle direction) cherche à augmenter les marges de façon significative et fait appel à de nouveaux investisseurs
  • La qualité baisse sur toute la gamme, y compris les produits iconiques, mais la qualité de ces derniers demeure acceptable
  • Des changements mineurs apportés aux produits iconiques (nouvelle couleur, nouvelle matière...) sont traités du point de vue marketing comme le lancement d’un tout nouveau produit
  • Le personnel historique de la marque qui a fait son succès est petit à petit purgé ou voit son rayon d’action et d’initiative limité voire neutralisé
  • L’entreprise considère comme conquis son marché traditionnel et s’intéresse à de nouvelles catégories de clients
  • Ces nouveaux clients sont soit étrangers (expansion à l’international) soit d’une catégorie socioprofessionnelle différente (expansion vers le bas, avec des prix toujours élevés)
  • L’effort d’expansion (à l’international ou vers le bas) est supporté par une augmentation considérable du marketing
  • L’entreprise s’aventure sur des marchés qu’elle ne connaît (ou comprend) pas et rencontre des échecs parfois cuisants
  • Les clients historiques de la marque commencent à s’en détourner

Pompe à fric

  • Le fondateur de l’entreprise n’a plus aucune implication avec cette dernière, dans bien des cas il est décédé, parfois depuis plusieurs générations
  • La nouvelle direction cherche exclusivement à générer une manne financière considérable pour son bénéfice propre, par le biais d'une expansion rapide de la marque avec des produits de qualité nettement inférieure à des prix encore élevés et des marges très importantes. Cela en sacrifiant irrévocablement tout ce qui a été fait par le fondateur de l’entreprise. En d'autres termes, partir de rien pour former une grande entreprise est moyennement rentable. Transformer une grande entreprise en rien est extrêmement rentable
  • L’entreprise à une vision à court terme et prend des raccourcis pour atteindre ses objectifs
  • Les modèles iconiques sont en voie de disparition, leur qualité est très inférieure à ce qu’elle était par le passé
  • Les prix fluctuent de manière extrême. Les prix sont élevés mais cassés par des soldes intempestives, multiplication des opérations promotionnelles, adoption du système de coupon et de code de réduction
  • La mode et les tendances sont une obsession, la marque doit paraître “branchée”
  • Le marketing est omniprésent, et totalement schizophrénique puisqu’il est dans un premier temps utilisé pour se distancier du passé de l’entreprise et promouvoir de nouveaux produits à très forte marge
  • Pour dans un second temps invoquer sans relâche l’héritage de la marque lorsque les nouveaux produits sont un échec
  • Des magasins de type “outlet” apparaissent (surtout vrai chez les anglo-saxons)
  • Recours pratiquement systématique à la délocalisation ou au private labeling
  • Les clients historiques sont partis

Coquille vide

  • L’entreprise entre à plusieurs reprises dans des périodes de difficulté et d’administration. L’endettement et les pertes sont des problèmes endémiques
  • L’entreprise connaît un cycle de faillite/rachat
  • La nouvelle direction après une faillite pense qu’elle peut redresser les ventes de l’entreprise grâce au marketing
  • Le marketing demeure schizophrénique
  • Utilisation de directeurs artistiques célèbres et/ou perçus comme branchés
  • L’entreprise utilise l’histoire de la marque alors qu’elle n’a plus aucune connexion avec elle
  • Une personne sans lien avec l’entreprise originale ou avec un lien ténu sert de figure de paille pour émuler la personne du fondateur (disparu depuis plusieurs générations)
  • Le nom de la marque est exploité par des licences, des liges de diffusion, des lignes d’outlet qui n’ont aucun lien avec l’entreprise originale
  • La gamme est volontairement illisible pour tromper le client
  • Les produits ne sont plus différenciés sur le marché et se retrouvent confrontés à une nouvelle concurrence
  • Le savoir-faire de la marque a été entièrement dilapidé ou dilué
  • Les produits iconiques n’existent plus, ou ne partagent aucune qualité des produits originels

Quelques exemples

Maintenant que vous savez plus ou moins à quoi correspond le cycle de vie des entreprises, nous pouvons nous aborder le cas de quelques entreprises afin de voir où elles se situent dans ce cycle.

Gieves & Hawkes

Nous allons naturellement commencer par Thieves & Hawkes. Il n’y a guère de surprise puisque j’ai déjà qualifié la marque de coquille vide à plusieurs reprises, mais il me reste à expliquer pourquoi. Parlons tout d’abord de l’histoire derrière la création de Gieves & Hawkes. La marque aime rappeler à qui veut l’entendre qu’elle a maintenant 250 années d’existence…. C’est faux. Thomas Hawkes a bel et bien ouvert son premier magasin en 1771 sur Brewer Street, mais la marque de son vivant n’a jamais été appelée Gieves & Hawkes. En réalité Gieves & Hawkes n’opère sous ce nom que depuis 1974… après la fusion de Hawkes & Co (qui n’avait déjà plus rien à voir avec Thomas Hawkes) et de Gieves, Ltd, une autre entreprise fondée en 1841.

D’un côté la marque met en avant son activité d’habilleur de l’aristocratie depuis 1809, et de l’autre elle montre des éphèbes plouquissimes qui seraient ridicules même sur Instagram. Exemple typique de marketing schizophrénique que l’on trouve chez énormément de coquilles vides. (Source: Gieves & Hawkes)
D’un côté la marque met en avant son activité d’habilleur de l’aristocratie depuis 1809, et de l’autre elle montre des éphèbes plouquissimes qui seraient ridicules même sur Instagram. Exemple typique de marketing schizophrénique que l’on trouve chez énormément de coquilles vides. (Source: Gieves & Hawkes)

Le cœur de métier de Hawkes & Co et de Gieves, Ltd c’était la fourniture d’uniformes pour la royal navy, l’armée, les explorateurs et la famille royale. Mais en réalité cela fait plus de 40 ans que la marque utilise son nom pour faire du prêt à porter de qualité variable. Dès les années 80, Gieves & Hawkes vendent une licence à Hickey Freeman pour que ces derniers puissent exploiter le nom sur le marché Américain avec une ligne de prêt à porter très médiocre. Au Royaume-Uni, c’est la même chose la ligne a d'abord été fabriquée par Chester Barrie, et puis il y a eu une ligne italienne fabriquée par d'Avenza, ainsi qu'une ligne à bas prix fabriquée par Wensum et ainsi de suite. En réalité de 1996 à 2002 Gieves & Hawkes n’enregistrent pas le moindre profit sauf pour l’exercice de 1999. D’année en année, la société réalise perte sur perte, s’endette et est dans une situation catastrophique. La faute au covid ?

La situation financière de Gieves en 2002 était déjà mauvaise, sans qu’aucun virus ne soit en cause. (Source: Gieves & Hawkes)
La situation financière de Gieves en 2002 était déjà mauvaise, sans qu’aucun virus ne soit en cause. (Source: Gieves & Hawkes)

En 2002 Gieves & Hawkes sont rachetés par les Chinois de USI Holdings Limited, le groupe a pour objectif de développer la marque sur le marché Asiatique, plus spécifiquement Chinois, qui commence à s’embourgeoiser. Cela tombe bien car ils disposent également d’usines de confections sur place et c’est donc tout naturellement qu’une grande partie de la production de Gieves & Hawkes est délocalisée vers la Chine. Ils en profitent également pour décortiquer la marque et lance une nouvelle griffe baptisée “ Gieves”. Cette nouvelle marque est censée occuper le segment des vêtements “branchés et décontractés”, comprendre par là de qualité médiocre mais de prix élevé. Elle ne fera pas long feu. En 2007 Robert Gieve, la cinquième et dernière génération de la famille “au service” de Gieves & Hawkes, décède et avec lui s’éteint le lien entre la marque et la famille du même nom.

Qui se souvient de “Gieves” ? Comme toutes les lignes pensées pour des gens qui n’existent pas, elle sera un échec total. Le jeu de l’offre et de la demande semble ne pas avoir de prise sur les décisions des coquilles vides, qui bien souvent fabriquent des produits pour une clientèle fantôme. Avec les conséquences que l’on peut deviner…. (Source: Gieves & Hawkes)
Qui se souvient de “Gieves” ? Comme toutes les lignes pensées pour des gens qui n’existent pas, elle sera un échec total. Le jeu de l’offre et de la demande semble ne pas avoir de prise sur les décisions des coquilles vides, qui bien souvent fabriquent des produits pour une clientèle fantôme. Avec les conséquences que l’on peut deviner…. (Source: Gieves & Hawkes)
...À savoir des pertes de plusieurs millions. Mais tout va bien dans le meilleur des mondes puisque les “étapes prises pour développer la marque sont censées aboutir à des résultats positifs”. Un an plus tard   Gieves & Hawkes va être finalement vendu à un autre groupe Chinois…. (Source: Gieves & Hawkes)
...À savoir des pertes de plusieurs millions. Mais tout va bien dans le meilleur des mondes puisque les “étapes prises pour développer la marque sont censées aboutir à des résultats positifs”. Un an plus tard Gieves & Hawkes va être finalement vendu à un autre groupe Chinois…. (Source: Gieves & Hawkes)

Malgré leurs efforts les Chinois de USI Holdings Limited ne parviennent pas à redresser la situation, ils essayent de pénétrer le marché Russe, c’est un cuisant échec, et ils vont alors se concentrer sur le marché Chinois. Gieves & Hawkes ne réalisent des bénéfices que sur l’année 2005, tous les autres exercices comptables sont déficitaires parfois de 3 à 4 millions de livre sterling, du jamais vu dans l’histoire de la marque. En 2012 USI Holdings Limited finissent par céder Gieves & Hawkes à un autre consortium Chinois, Trinity Ltd. Qui eux même appartient à Shandong Ruyi, la grenouille chinoise qui voulait devenir aussi grosse que le bœuf LVMH. Trinity a poursuivi le travail de sape effectué par USI et s’est immédiatement dotée d’un nouveau directeur créatif. Qui a ensuite été remplacé par un autre… et puis un autre… et encore un autre….

Lors de sa prise de contrôle Trinity pense pouvoir redresser la barre grâce à la magie du marketing. Ils y croient sérieusement et annoncent même la nomination de leur nouveau directeur créatif dans le rapport financier annuel de l’entreprise… Quand vous considérez que l’arrivée d’un designer branchouille dont les addictions probables aux drogues dures sont payées par un salaire mirobolant est un “évènement majeur pour votre société”, c’est que vous êtes vraiment dans la merde. (Source: Gieves & Hawkes)
Lors de sa prise de contrôle Trinity pense pouvoir redresser la barre grâce à la magie du marketing. Ils y croient sérieusement et annoncent même la nomination de leur nouveau directeur créatif dans le rapport financier annuel de l’entreprise… Quand vous considérez que l’arrivée d’un designer branchouille dont les addictions probables aux drogues dures sont payées par un salaire mirobolant est un “évènement majeur pour votre société”, c’est que vous êtes vraiment dans la merde. (Source: Gieves & Hawkes)

Le consortium a surtout poussé très fort pour l’expansion de Gieves & Hawkes en Chine, à tel point qu’aujourd’hui la marque dispose de 30 magasins en Chine. Contre 5 pour le reste du monde, tous localisés en Angleterre. La marque reste toujours excessivement déficitaire à l’exception de 2016 et 2018 où de faibles profits sont enregistrés grâce au marché Chinois. La marque est maintenue sous perfusion uniquement pour servir de vitrine à Trinity qui souhaite se donner une image de luxe et de tradition, le Covid n’a rien à voir dans tout ça, cela fait des décennies que les dés étaient pipés. Marks and Spencer ont récemment fait savoir qu’ils étaient potentiellement intéressés pour racheter Gieves & Hawkes. Si l’acquisition se fait ce n’est qu’une question de temps avant que vous ne puissiez acheter un costume avec plus de 250 ans d’histoire fantasmée et plein de royal warrants entre vos plats surgelés et votre papier toilette. On n’arrête pas le progrès.

Des centaines d’années d’histoire (fantasmée) pour en arriver là…  Marks and Spencer comme sauveur des joyaux de la couronne… À quand le rachat de Smalto par Lidl ? (Source: Reuters)
Des centaines d’années d’histoire (fantasmée) pour en arriver là… Marks and Spencer comme sauveur des joyaux de la couronne… À quand le rachat de Smalto par Lidl ? (Source: Reuters)

Puisque l’on parlait d’une marque du groupe Trinity, nous pouvons parler d’une autre en lien avec le groupe Chinois, Aquascutum.

Aquascutum

Fondée en 1851, par John Emary Aquascutum (d’aqua, eau et scutum, bouclier) est réputé pour ses toiles imperméables. Emary fait breveter sa découverte et devient fournisseur de manteaux imperméables pour l’armée, l’aristocratie, les dirigeants politiques…. Dès 1897 la marque est gratifiée d’un royal warrant et elle diversifie son activité en créant également des vêtements pour femme ainsi que des costumes et autres accessoires de haute qualité. À travers les époques la marque habille, notamment de ses trench-coats, le prince Rainier de Monaco, Winston Churchill, Humphrey Bogart, Margaret Thatcher, Sophia Loren, Cary Grant, Michael Caine…. Aquascutum était une entreprise familiale jusqu'en 1990, date à laquelle elle a été rachetée par le conglomérat textile japonais Renown Incorporated. À partir de cette époque commence la longue descente aux enfers, les résultats ne suivent pas et la société enchaine les exercices déficitaires. La marque est rachetée par Jaeger en septembre 2009 et entre dans le cycle traditionnel de faillite et de rachat des coquilles vides. Elle est devenue la propriété d'YGM Trading, un détaillant de mode de Hong Kong en avril 2012, qui comme toujours dans ces cas développe la marque sur le marché Chinois. En mars 2017, YGM Trading a revendu Aquascutum à Jining Ruyi Investment Co, une société holding de Shandong Ruyi. En 2020 Aquascutum entre en liquidation, et dans la même année elle a accordé à Trinity Limited les droits exclusifs de conception, de fabrication et de distribution de ses produits en Chine et a désigné Trinity comme son agent de licence exclusif pour gérer son activité de licence mondiale. La société disparait du registre du commerce Anglais, l’entreprise se retire intégralement du marché Européen dans le plus grand silence. Aquascutum est aujourd’hui une entreprise intégralement Chinoise sans le moindre lien avec son pays d’origine.

L’achat de la licence Aquascutum par les Chinois de Trinity a surtout été commentée par les observateurs du monde du business. Silence absolu en revanche chez les Huguette, et autres influenceuses. (Source: ACN)
L’achat de la licence Aquascutum par les Chinois de Trinity a surtout été commentée par les observateurs du monde du business. Silence absolu en revanche chez les Huguette, et autres influenceuses. (Source: ACN)
Le site internet d’Aquascutum est un éloge entier à l’histoire de la marque alors que l’entreprise qui la dirige n’a absolument rien de commun avec elle. (Source : Aquascutum)
Le site internet d’Aquascutum est un éloge entier à l’histoire de la marque alors que l’entreprise qui la dirige n’a absolument rien de commun avec elle. (Source : Aquascutum)
Aujourd’hui Aquascutum sont Chinois, et ce n’est pas Simone Crumpet qui vous en parle. Ce qui ne l’a pas empêché de leur faire de la promotion ces dernières années, bien que la qualité n’ait plus aucun rapport avec ce qu’elle était originellement. (Source : Aquascutum)
Aujourd’hui Aquascutum sont Chinois, et ce n’est pas Simone Crumpet qui vous en parle. Ce qui ne l’a pas empêché de leur faire de la promotion ces dernières années, bien que la qualité n’ait plus aucun rapport avec ce qu’elle était originellement. (Source : Aquascutum)
JM Weston

Parlons maintenant d’une entreprise plus proche de chez nous, J.M. Weston qui sont en train de négocier à toute vitesse leur passage de l’étape “nouveau marché” à “pompe à fric”. L’entreprise fondée en 1891 à Limoges, par Édouard Blanchard est réputée pour ses chaussures, notamment la 180 ou encore la “chasse” mais elle est également responsable de la fourniture des bottes de la garde républicaine et de la gendarmerie nationale.

Cela fait depuis un certain temps que Weston s’est lancé dans une expansion vers le bas, comprendre par-là, faire baisser la qualité. Comme en atteste cette une de 1994. (Source :les echos)
Cela fait depuis un certain temps que Weston s’est lancé dans une expansion vers le bas, comprendre par-là, faire baisser la qualité. Comme en atteste cette une de 1994. (Source :les echos)

Weston intègre le giron d’EPI en 1976, une société de holding qui comporte de nombres pôles (luxe, immobilier, spiritueux…). L’histoire de la marque sous EPI est riche, puisqu’elle se caractérise entre autres par l’achat en 1981 la tannerie Bastin & Fils, et en 2011 par l’achat de la tannerie du Puy qui sera ensuite revendue à Hermès en 2015. Weston a ensuite passé beaucoup de temps à essayer de se développer sur de nouveaux marchés, notamment l’Amérique et l’Asie. Elle essuiera un échec cuisant aux États-Unis où elle fermera finalement sa seule boutique de New York city après des années d’une présence timorée, pour ne pas dire franchement anecdotique. La situation en Asie est en revanche plus heureuse avec un certain succès sur le marché Japonais puisque la marque possède plusieurs magasins au pays du soleil levant, le seul qui bénéficie d’ailleurs d’un site internet local.

Pour l’expansion vers les États-Unis, comme nous venons de le voir c’est plutôt mal parti. Chose amusante cette une date de 2021, soit après la fermeture de l’unique magasin de la marque sur le sol Américain… (Source : Luxus)
Pour l’expansion vers les États-Unis, comme nous venons de le voir c’est plutôt mal parti. Chose amusante cette une date de 2021, soit après la fermeture de l’unique magasin de la marque sur le sol Américain… (Source : Luxus)

En revanche la gamme de la marque est maintenant développée en dehors de toute cohérence, l’arrivée de Michel Perry en tant que directeur artistique (remplacé par Olivier Saillard en 2017) n’est probablement pas étrangère à cela, bien que la tendance se poursuive après son départ. De nombreux modèles branchés, moches et bien en deçà des standards habituels de la marque en termes de qualité font leur apparition. Autrefois Weston utilisaient leur autre marque, Sylvestre Vincent quand ils voulaient faire des modèles "moins chers". Maintenant, ils le font directement sous leur propre nom. Et puis on ne compte plus les absurdités entre la 180 triple semelle pour jouer au clown, les sneakers immondes dont même les CPF ne voudraient pas et les copies de Schmoove pour... mais pour qui en fait? C'est bien simple il y a maintenant de quoi ouvrir un musée des horreurs de renommée mondiale.

Le fleuron de la chaussure française. Si, si. (Source : Weston)
Le fleuron de la chaussure française. Si, si. (Source : Weston)

Plus récemment, Valérie Hermann (ancienne de Ralph Lauren) a rejoint EPI à la tête de leur pôle luxe, l’avenir nous dira combien de temps il faudra pour transformer Weston en une coquille vide. À en juger par la dernière ineptie de la marque ça ne saurait être long. En effet Weston vient de sortir une bottine appelée Léonard, 1300€ pour un montage qui n’est pas effectué sous gravure.…
Weston est une marque qui a tellement d’estime pour ses clients qu’au moment de passer à la caisse elle vous défonce la rondelle sans vaseline ET vous crache à la gueule en même temps. Ça doit être ça l’élégance.

1300€ le montage en cousu rainette… Non, ce n’est pas une blague. (Source : Weston).
1300€ le montage en cousu rainette… Non, ce n’est pas une blague. (Source : Weston).

On pourrait multiplier les exemples à l’infini, et je n’ai cité que des entreprises historiques, n’imaginez pas que les marques plus récentes sont épargnées. Nous avons par exemple écrit un article sur Loding et la procédure de sauvegarde dont l’entreprise fait l’objet, et qui illustre parfaitement ce que nous évoquons ici. On pourrait parler de Suitsupply qui s’est étendu à un nombre considérable de nouveaux pays à travers le monde, dont les prix montent et la qualité baisse. Certes leur stratégie a toujours été de favoriser une expansion rapide au détriment de la rentabilité, toujours est-il que la marque a connu ses premiers revers puisque dans le plus grand silence, elle a été forcée de laisser tomber sa ligne pour femme Suitstudio. Une fois de plus, le Covid chinois est le responsable tout désigné, en réalité cette ligne n’a jamais fonctionné et était moribonde dès son lancement. Les soldes étaient presque permanentes, les modèles n’étaient pas renouvelés, et tout indiquait que la marque allait arrêter les frais tôt ou tard. Et puis, on pourrait également aborder les cas particuliers, comme Arnys. Lors de son absorption par Berluti la qualité a augmenté plutôt que de baisser. Il faut dire qu’avec Arnys on se demande s’il était réellement possible de descendre plus bas. Toujours est-il qu’il existe évidement des anomalies et exceptions comme c’est le cas dès qu’une règle se détache.