Démontage d’une paire de Bridlen

Avant-propos

Bridlen a fourni la paire destinée à ce démontage. Toutes les photos sont la propriété de Sartorialisme.com et ne peuvent être utilisées sans autorisation.

La paire qui fait l’objet du démontage a été très rapidement présentée dans notre article "test & avis souliers Birdlen" et est parfaitement neuve si l’on excepte quelques ports en intérieur, il s’agit d’un richelieu de type semi brogue avec un montage goodyear sous gravure et un cuir provenant de la tannerie d’Annonay. Il s’agit d’un modèle qui est proposé à 237€ et qui provient de la Main line de la marque.

A

Cet article est par définition technique et assume que le lecteur a au moins lu notre article “Qu’est-ce qu’un soulier de qualité”.

Avant de démonter la paire nous commençons par vérifier si le cuir comporte des défauts.

B

Dans cette gamme de prix le cuir d’Annonay est égal à lui-même, vous avez donc quelques éraflures et à certains endroits le cuir frisote. Mais il n'y a en revanche aucuns défauts rédhibitoires. Vous allez voir la même chose chez énormément de marques du milieu de gamme. Pour autant le travail de clicking est bien fait, le coupeur a essayé au maximum d’utiliser les parties les plus marquées à des endroits peu visibles ou qui vont être masqués par le pantalon du porteur.

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Sur le soulier gauche le cuir frisote pas mal en cambrure, mais il n'est pas creux. Il y a quelques bavures de déforme au-dessus de la lisse mais rien de choquant. Le cuir prend bien la lumière et il reçoit une couche de crème en finition ce qui lui donne ces reflets foncés. Le cuir devrait bien se patiner avec le temps.

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La “bosse” que vous voyez au milieu de la semelle d'usure est causée par le double cambrion. C'est un choix esthétique et non un défaut si jamais certains se posaient la question.

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On commence par le démontage du bloc talon. Le bonbout est du type “cuir coin caoutchouc” et est maintenu par 10 pointes en laiton. Le bloc talon est soigné et fait l’objet de quelques attentions particulières tel que la peinture (une teinture est absorbée par les fibres, une peinture les recouvre) au niveau du bord ou le “gentleman’notch” qui est hérité de l’époque où les pantalons étaient portés plus larges et pouvaient accrocher le talon. Aujourd’hui il ne s’agit que d’un détail esthétique.

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Le bonbout en caoutchouc est maintenant exposé, plutôt que de démonter le talon couche par couche je vais me contenter de retirer ce qu’il reste du bloc. La raison derrière cela est simple, le bloc talon est identifiable comme étant en cuir et il n’y a rien de plus à apprendre en retirant les couches individuellement.

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Le bloc talon a été totalement enlevé et est maintenu en place par 7 clous vissés. Le travail est propre et les matériaux utilisés sont de bonne qualité. La première de montage a bien été cadrée pour permettre une bonne adhésion de la colle, le talon n’a pas été facile à enlever. Il n’y a pas de salpa ni de plastique à enrobage imitation cuir. Pour rappel, il n’y a pas de “logique” qui permette de savoir si un bloc talon est en cuir ou autre matériau. Weston déjà utilisé des blocs talon en salpa, Vass a remplacé ses blocs talons en cuir pour du salpa, Meermin utilise du cuir. Le prix n’est donc pas un indicateur fiable.

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La roulette d'emboitage n'est pas symétrique. Elle va jusqu'à la cambrure d'un côté du soulier et se limite au talon de l'autre. Elle manque également de netteté. Ce défaut n’est pas présent sur ma paire provenant de la Founder’s line donc vous allez avoir des résultats différents en fonction de l’ouvrier qui s’est occupé de votre paire.

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On retourne la chaussure et on enlève la demi première de propreté, j’ai toujours préféré avoir une première de propreté complète mais cela devient de plus en plus rare, même chez les marques haut de gamme. En dessous de la demi première de propreté se trouve un large morceau de mousse de bonne densité, similaire à ce que fait Loake par exemple, et collé avec soin.

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La semelle d’usure a été difficile à enlever. Cette dernière est faite en cuir Italien à tannage extra lent. Une amélioration par rapport au cuir Argentin que la marque utilisait auparavant et qui ne se trouve maintenant plus que sur leur ligne d’entrée de gamme montée en Blake. J’ai exposé la couture petit-point volontairement, comme souvent la gravure aurait gagné à être plus profonde mais ce n’est que du chipotage, surtout si vous faites poser un fer et un patin.

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La partie la plus intéressante du soulier, son montage. Plusieurs choses diffèrent par rapport à ce que l’on a l’habitude de voir dans cette gamme de prix. Notamment la trépointe qui fait tout le tour du soulier à la façon d’une baraquette. Nous allons revenir là-dessus plus tard. Vous pouvez voir au milieu de la chaussure la partie en cuir du cambrion qui émerge de la pâte de liège.

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Le cambrion a été enlevé. Ce dernier est composé en deux parties, l’une en acier assez standard à ce que l’on trouve dans cette gamme de prix. L’autre est en cuir et non en salpa ou en carton comme ce que l’on peut voir chez Carmina par exemple.

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Une explication visuelle entre un montage dit à 360° et un montage dit à 270°.
En haut le modèle de Bridlen avec la trépointe qui fait tout le tour de la chaussure à la façon d’une baraquette. Le mur de montage (gravé) fait également tout le tour du soulier.
En bas vous avez une paire de Meermin dont le montage est fait à 270° La trépointe et le mur de montage (collé) ne font pas le tour du soulier mais s’arrêtent avant le talon, où vous trouvez alors le couche-point.
Ce type de montage à 360° n'est pas à proprement parlé un cousu baraquette puisque la couture petit-point s'arrête en cambrure et ne s'étend pas au talon. C'est un montage qui s'est déjà vu chez d'autres marques, en France Weston a fait quelques modèles de cette manière par exemple.

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Gros plan sur le mur de montage gravé machine. Les murs gravés machines sont devenus une exception dans l’industrie alors qu’ils étaient originellement une norme. Le montage Goodyear tel qu’il a été inventé à l’origine était toujours effectué avec un mur de montage gravé. Les murs collés ne sont apparus que plus tard dans un but de baisse des coûts après une période intermédiaire ou les murs étaient à la fois gravé et entoilé. La densité de la couture trépointe est de 3 à 4 spi, il y a plus fin mais le fil présente une bonne épaisseur et la couture est bien régulière.

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Nous nous attaquons maintenant à exposer les renforts. À l’arrière le contrefort est en salpa et présente une bonne rigidité. Le salpa est supérieur au celastic mais inférieur au cuir, qui a surtout l’avantage d’être réparable. Devant le contrefort se trouve une ailette en cuir qui court jusqu’à l’avant du soulier et qui va mourir au niveau des tête métatarsiennes du pied, soit juste au niveau du bout dur. Sur le principe, il est rare de voir des ailettes de renfort en cuir à ce niveau de prix. Certaines marques utilisent des contreforts dit longs, d’autres utilisent des ailettes en cuir ou en toile de coton mais cela se rencontre dans la très grande majorité des cas chez des marques plus haut de gamme. Pour autant ne vous y méprenez pas, il n’est pas question de faire un parallèle avec des ailettes de renfort comme vous pouvez en trouver chez Edward Green par exemple. La qualité n’est pas la même. En revanche, pour des chaussures à moins de 350€ cela témoigne d’un intérêt à bien faire les choses.

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Enfin le bout dur est en celastic. C’est la norme dans l’industrie, presque tout le monde fait la même chose puisque les bouts durs en cuir sont difficiles à industrialiser efficacement. Le celastic employé n’est pas de la meilleure qualité et mériterait d’être amélioré puisqu'en le torturant un peu il a commencé à marquer. Alors certes, dans des conditions normales d'utilisation vous n'aurez normalement pas de problème, mais un celastic de meilleure qualité résistera mieux aux affres du temps.
La pièce de cuir qui est sur le bout dur n’est là que pour servir de “fond” aux perforations du médaillon présent sur la tige.

Conclusion

Qu'il s'agisse de la Main line ou de la Founders lines il ne fait aucun doute que Bridlen est en mesure de proposer des souliers bien fabriqués à un prix compétitif. La marque suit un paradigme assez différent de beaucoup de marques Européennes qui misent énormément sur l'aspect cosmétique, et délaissent parfois le montage. À l'opposé la plus grande force de Bridlen réside dans la qualité de leur montage. L'utilisation d'un mur gravé est un choix parfaitement judicieux et bienvenu dans cette gamme de prix. Tout n'est certes pas parfait, il y a quelques détails qui peuvent être améliorés comme le celastic du bout dur ou certains détails cosmétiques liés aux finitions (déforme, roulette d'emboitage...) mais le rapport qualité/prix est très bon.

16 réflexions au sujet de “Démontage d’une paire de Bridlen”

  1. Merci de prendre le temps de nous présenter de façon didactique ce analyses techniques, c’est agréable de ne pas être pris pour des neuneus à qui on sert de belles histoires « sartorialistes » sans expertise.

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  2. Bonjour,
    Je suis intéressé par un modèle de la marque Malfroid et j’aimerais savoir ce que vous pensez de cette maison

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    • Bonjour,
      Beaucoup de bruit pour rien. C’est du private label Carlos Santos comme on en voit chez beaucoup d’autres.

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        • Il n’y a pas grand chose de plus à dire. La marque propose du Carlos Santos Goodyear cousu rainette tout ce qu’il y a de plus banal. Comme le font toutes les autres marques qui proposent du Carlos Santos cousu rainette sub 300€. Le cuir va de moyen à correct, le montage est correct mais n’est pas sous gravure, les renforts sont en celastic et les finitions acceptables. Pour le prix ce n’est ni bon, ni mauvais c’est simplement moyen. En revanche, le produit est définitivement très largement inférieur à ce que la communication de la marque essaye de faire croire. D’où la mention, beaucoup de bruit pour rien.

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          • Alors je préfère rester fidèle à loding car je ne vois pas de différence vu que les deux marques fabriquent chez le même fabricant et loding est pratiquement deux fois moins cher

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            • @Hercule : Pour avoir eu plusieurs paires de Loding (dont la dernière a été achetée en 2014-2015 et tient encore la route), et trois paires de Malfroid, Malfroid est tout de même plus quali que Loding. Comme notre hôte l’a dit plus haut, ils ont fait effort sur les styles. Sauf à me méprendre, il ne me semble pas que ce soit la même qualité de ligne.

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              • Il s’agit bien de la « même » ligne mais la question est plus complexe que cela. Pour essayer d’expliquer la chose de façon simple, Zarco (Carlos Santos) fabrique 4 montages:
                – Un cousu Blake (la ligne la plus « basse », surtout connue à travers le nom « Carlos Santos Green Label »)
                – Un cousu Goodyear rainette (la ligne « médiane »)
                – Un cousu Goodyear sous gravure (la ligne « premium » connue sous le nom de « Handgrade »)
                – Un mix cousu Goodyear/Blake en cambrure (la ligne « luxe » connue sous le nom de « Handcrafted »)

                Quand on va voir Zarco on choisit les formes maisons et le type de montage. Malfroid, comme la ligne « classique » de Carlos Santos, comme Loding utilisent tous les 3 le montage Goodyear rainette. De ce point de vue, les chaussures sont strictement identiques. En revanche la différence va se faire sur le choix des peausseries et des patronages (le style donc). Les formes bien que provenant toutes de chez Zarco, ne sont également pas nécessairement les mêmes. Une marque peut décider d’utiliser la forme 312 Zarco, alors qu’une autre préfère la 354 Zarco par exemple. Après le différenciateur final va être le service client, la marge etc etc…

                Nous allons démonter une paire de Carlos Santos dans un futur proche, ce qui sera l’occasion d’expliquer mieux comment fonctionne la marque.

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  3. Bonjour,
    Très impressionnant le démontage. Et en même temps très instructif ; cette marque a l’air de proposer de la qualité en effet. Merci beaucoup pour cet article.
    Quelle(s) catégorie(s) de cuir (1, 2, 3… ) estimez-vous utilisée(s) sur ces chaussures ?

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    • Bonjour,
      C’est difficile à estimer précisément, pour la tige c’est visiblement un mélange de première et seconde catégorie. Dans tous les cas il s’agit de second choix puisque Annonay réserve son premier choix à Hermès. Pour faire simple, au mieux c’est un mélange de cuir 1A et de catégories inférieures. (la catégorie la plus haut étant 1AAA ou AAA selon les appellations). Le cuir n’est ni donc mauvais ni fantastique, c’est une bonne moyenne.

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  4. Bonjour,
    Merci pour l’ensemble de votre travail didactique.
    J’en profite pour en appeler à votre savoir minutieux sur les souliers : parmi le très haut de gamme (Lobb, Green, Gaziano, etc.), d’après vous chez quelle marque en a-t-on le plus pour son argent ? (hors considérations esthétiques bien sûr)

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    • Bonjour,
      La question du meilleur rapport qualité/prix dans le haut de gamme est difficile. Il faut prendre en compte le coût du travail dans les pays concernés, le taux de change des devises, les barrières douanières, la quantité de travail effectuée à la main, la présence ou non de soldes…. Cela devient un délicat jeu de compromis et de préférences personnelles.
      Qu’il s’agisse de Lobb, Green ou G&G dans les 3 cas le produit est très bon. Lobb a les meilleurs cuirs mais la qualité du travail n’est pas au niveau. Green est l’équivalent de Rolls Royce, mais je regrette l’utilisation des murs collés et les cuirs sont inférieurs à Lobb. G&G, comme Green mais encore un ton en dessous, pour poursuivre l’allégorie automobile on passe de Rolls à Bentley. Cela dépend aussi de ce que l’on cherche. Aubercy peut faire un cousu trépointe à la main sur ses modèles si l’on accepte de payer un supplément. Bestetti font également de très belles choses avec un cousu trépointe si l’on est prêt à accepter les aléas liés à la fabrication à l’Italienne. Atienza fait des petites séries en prêt à porter qui sont fort bien fabriquées, mais qu’il est difficile d’acquérir. Sans compter qu’il existe d’autres marques qui font des choses parfois très intéressantes mais sur lesquelles il est plus difficile d’avoir suffisamment de retours. Pour faire simple et dans une tentative d’apporter une réponse un minimum conclusive, si vous voulez le meilleur cuir, Lobb est la réponse. Si vous voulez les souliers les plus “complets” Green est la solution.

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  5. Bonjour, merci beaucoup pour cet article de qualité.

    J’hésite entre la collection Artista de TLB et la Founders de Bridlen pour une première paire justement, sauriez-vous m’aiguiller?

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    • Bonjour,
      Difficile à dire car c’est avant tout une question de chaussant et je ne sais pas quelle marque sera la plus adaptée à votre pied. En ce qui concerne la qualité de fabrication, TLB a l’avantage sur les finitions Bridlen a l’avantage sur le montage. Les chaussures de Bridlen sont théoriquement beaucoup moins chères mais depuis le 1er Juillet la commande sera (probablement) lourdement taxée et le prix sera similaire à TLB. À moins que le colis ne passe entre les mailles de la douane mais j’en doute. Pour une première paire je recommande toujours d’essayer avant d’acheter, ne serait-ce que pour avoir une idée de votre taille.

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        • À ma connaissance il n’y a pas de différence entre les cuirs utilisés pour la gamme classique et la gamme Artista. Les cuirs sont corrects, possiblement légèrement supérieur à Carmina. Il ne faut donc pas attendre la lune, mais pour le prix c’est dans la moyenne de ce qui se fait.

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